La part d’ombre du monde du trading
Lundi, mai 26th, 2008Les systèmes de contrôle peinent à empêcher la fraude. Cela étant, si les pertes peuvent rester cachées un certain temps, elles finissent par être découvertes.
Le point avec des spécialistes.#Par Nicolas Pinguely - Bilan No.246 - 26.03.2008
«Aucun système de contrôle ne peut empêcher la fraude.» Ce constat sans appel sur les risques inhérents au monde du trading, relayé par Le Figaro, est celui de John Thain , le nouveau patron de Merrill Lynch. Un connaisseur des marchés puisque l’homme dirigeait précédemment la Bourse de New York. Par le passé, il a également présidé la banque d’affaires Goldman Sachs. Dès lors, le risque est grand que d’autres Jérôme Kerviel ou Nick Leeson, deux financiers qui ont à dix ans d’intervalle perdu des milliards en réalisant des opérations financières, sévissent à nouveau un jour.
Le constat est inquiétant. Les outils de contrôle les plus sophistiqués restent contournables par un trader malintentionné. Bien sûr, ce n’est pas facile. Les règles à suivre sont balisées à l’extrême dans le trading. Il s’agit notamment des positions et des pertes maximales qu’un trader est autorisé à prendre dans les marchés financiers. Mais les plus malins trouveront toujours la parade pour échapper aux contrôles. «Quelqu’un qui connaîtrait parfaitement systèmes et procédures pourrait passer entre les mailles du filet», estime Charles-Henri Sabet, le patron du trading de la Saxo Bank. Dans la pratique, il est possible de fabriquer un virus informatique, «un algorithme qui crée un compte fictif», pour cacher des transactions douteuses. En utilisant ce stratagème, le professionnel des marchés peut dissimuler son exposition en parquant ses achats et ses ventes d’actions, d’options ou de devises hors du périmètre de contrôle de la banque. Voilà pour les cas extrêmes.
Pare-feu hermétique
Au quotidien, les traders subissent une batterie de contrôles. «Si les procédures en place sont respectées, cela ne devrait jamais prendre plus d’une semaine pour qu’un cas de fraude soit découvert», assure le responsable de la salle de trading d’une grande banque. Il énumère le rôle des trois cellules chargées de vérifier les opérations. «Les gens du market risk s’assurent que le courtier respecte ses limites, ceux du controlling mettent à jour la valeur des positions et les employés de la réconciliation vérifient que les transactions sont bien confirmées par une contrepartie.» Ce système constitue le standard de la profession. Mais il a ses points faibles, des pertes peuvent rester cachées un certain temps.
«Dans un grand nombre d’établissements, les traders donnent eux-mêmes les cours à utiliser pour estimer la valeur de leur exposition, explique-t-il. C’est une erreur: l‘indépendance des contrôleurs doit être totale. Il faut qu’un pare-feu hermétique soit érigé entre eux et les salles de marché.» A titre d’exemple, Credit Suisse a récemment été contraint de procéder à plus de 3 milliards d’amortissements. Les traders n’avaient pas correctement évalué les positions en produits structurés sur le marché de la dette aux Etats-Unis.
Le métier de trader est prestigieux. A Londres ou à New York, les rémunérations dépassent le million de francs. Les stars peuvent gagner jusqu’à 5 ou 7 millions. Une part importante de ces montants, perçue sous forme d’un bonus, est fonction de la performance. Les professionnels peuvent être tentés de dépasser les limites attribuées pour tenter de gagner plus, et, partant, de doper leur bonus. Le rôle des responsables de la gestion du risque s’avère alors primordial pour prévenir ces dérapages. «Les bonus doivent être payés en fonction d’objectifs mis en place correctement», explique Charles-Henri Sabet. Ils doivent être calculés de manière que le trader n’ait pas besoin de prendre de risques exagérés.» Dans la pratique, un trader qui dispose d’une limite financière de 15 millions doit être en mesure de glaner 250′000 francs par mois dans les marchés. Il doit également respecter des règles sur la perte maximale journalière qu’il peut creuser. «Entre 20′000 et 150′000 francs selon les établissements», précise le chef cambiste d’une banque privée.
Ces éléments sont scrutés avec attention par les responsables de salle de marché. «Lorsqu’un trader se met à gagner ou à perdre des montants dépassant les limites prédéfinies, le rôle du manager est de comprendre pourquoi et, cas échéant, d’agir», affirme Charles-Henri Sabet. Bref, la porte n’est jamais loin pour celui qui se laisse aller. «Le rôle d’un trader doit être d’optimiser le flux naturel des affaires, pas de jouer au casino», termine-t-il.
Un point de vue partagé par le responsable de la grande banque. «Ce n’est pas en prenant de gros risques que l’on gagne le plus, mais en gérant de multiples petites opérations. HSBC n’a pas décidé par hasard de réduire fortement son unité genevoise de trading nostro (négoce pour compte propre de l’établissement, ndlr) pour se concentrer sur le business de la clientèle.»
Entre les mailles du filet
Cela étant, les banques ne sont-elles pas tentées de fermer les yeux lorsqu’un trader casse la baraque, même s’il dépasse les limites attribuées? Le cas de la Société Générale est troublant. La perte de 8 milliards réalisée par Jérôme Kerviel avec des contrats à terme sur les indices européens a été «officiellement» découverte à fin janvier. Mais le malaise est perceptible. Depuis l’été 2006, son activité avait déclenché plus de 90 alertes internes et externes, dont certaines en provenance de la Bourse électronique Eurex, selon le récent rapport du comité spécial de la Société Générale. Pourtant, les différentes équipes chargées de contrôler la situation ont fait chou blanc. «Les contrôles prévus ont dans l’ensemble été effectués et menés conformément aux procédures mais n’ont pas permis d’identifier la fraude avant le 18 janvier 2008. En revanche, des contrôles qui auraient permis d’identifier la fraude manquaient», rapporte le document. Préoccupant.
Son employeur s’est-il montré peu regardant en raison des bénéfices que dégageait jusqu’alors le trader? Le chiffre de 2 milliards de francs est évoqué pour 2007. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer le contraire. Que serait-il advenu si la bourse n’avait pas plongé et que les pertes s’étaient transformées en 3 milliards ou 5 milliards de gains? Jérôme Kerviel serait à coup sûr un trader heureux. B
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