Peu avant son assassinat, le 27 décembre dernier,Benazir Bhuttoavait contacté les firmes ArmorGroup en Grande-Bretagne et Blackwater aux Etats-Unis. La figure historique de l’opposition pakistanaise avait demandé à ces compagnies militaires privées d’assurer sa protection car elle se sentait menacée. #
Une requête restée sans suite, le présidentPervez Musharrafayant refusé de délivrer les visas nécessaires aux agents étrangers. La démarche de Benazir Bhutto est emblématique de ce qui se passe actuellement dans le monde.
Que ce soit au Kenya ou en Irak, les forces privées sont toujours plus fréquemment sollicitées pour assurer des tâches traditionnellement dévolues à l’Etat. Ce mercenariat moderne représente un marché en explosion, estimé à quelque 100 millions de dollars.
Le terme de «mercenaire» a par ailleurs été remplacé par des appellations aseptisées: PMC et PSC, acronymes de private military companies et private security companies pour compagnies militaires privées et compagnies de sécurité privée. Et que font au juste ces sociétés? Certaines gèrent la logistique des forces armées en Irak et servent de renfort lors de combats.
A Cuba, elles ont construit le camp de Guantánamo. Et comme on l’a vu à la prison d’Abou Ghraib, où des employés des sociétésTitanetCACIont été impliqués dans le scandale des mauvais traitements, les prestations comprennent aussi la détention, l’interrogatoire de prisonniers et les services d’interprètes.
En Afghanistan, ces firmes fournissent les gardes du corps du présidentHamid Karzaï. Dans la région, opère un mélange d’entreprises locales et internationales qui n’hésitent pas à engager des chefs de guerre et leurs hommes. Des nations à faible appareil d’Etat comme la Sierra Leone et le Liberia les mandatent pour entraîner et organiser les armées. Les groupes pétroliers y ont recours pour la protection de leurs installations.
Les Etats-Unis en sont particulièrement tributaires. Basé dans le Colorado, le centre responsable de la coordination en cas d’attaque contre le pays a délégué la gestion du renseignement et des systèmes de communication à des privés.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dénonce une privatisation de la violence. «A la fin de l’apartheid et de la guerre froide, l’Afrique du Sud, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont fortement réduit leurs forces armées. Cela a mis un grand nombre de professionnels de la guerre sur le marché. Parallèlement, beaucoup de militaires, surtout des Britanniques, souhaitent continuer à travailler après leur retraite fixée à 50 ans», expliqueCordula Droege, conseillère juridique au CICR.
Voilà pour l’offre, abondante. Côté demande, la guerre en Irak a créé un véritable gouffre. Les opérateurs privés se comptent par dizaines de milliers. Les Etats-Unis ont dû recourir à des PMC pour lancer l’offensive, faute de moyens suffisants dans l’armée régulière. Les compagnies ont ensuite été intensément sollicitées lors la phase de reconstruction. Et rien n’indique que la situation doive se normaliser prochainement.
La Suisse aussi fait partie de la clientèle de ces sociétés. La sécurité de la mission helvétique à Bagdad a été assurée pour une période par la société sud-africaineMTS. Mais en 2004, la collaboration a été suspendue après l’arrestation au Zimbabwe de deux de ses ex-dirigeants accompagnés d’une soixantaine de mercenaire. Ils étaient accusés de fomenter un coup d’Etat en Guinée équatoriale.
La protection de nos diplomates, c’est maintenant secret défense. «Pour des raisons de sécurité évidentes, nous ne donnons aucun renseignement à ce sujet», déclarePhilippe Jeannerat, porte-parole du Département des affaires étrangères.
Fédérées au niveau international dans des organisations comme International Peace Operation Association et Private Security Company Association of Iraq, les PMC/PSC disposent de lobbies efficaces et ne lésinent pas sur les moyens. Le conglomérat Halliburton a ainsi versé au vice-président des Etats-UnisDick Cheneyplus de 43 millions de dollars en stock-options.
Une somme finalement raisonnable en regard des 11 et 13 milliards de dollars que lui a versés pour ses services le Département de la défense, depuis le début de la seconde guerre du Golfe. Quant aux agents de Blackwater responsables de la mort de 17 Irakiens lors d’une fusillade à Bagdad en septembre 2007, ils sont en passe d’obtenir l’immunité de la part des autorités américaines.
L’Afrique: un terreau fertile
Aujourd’hui en phase de structuration, la branche a émergé sous sa forme actuelle dans les années 1990. Précurseur: le groupe sud-africainExecutive Outcomes(EO). En 1993, l’entreprise s’illustre en Angola en récupérant pour le compte du gouvernement un site pétrolier de la compagnieHeritage Oil. La plate-forme se trouvait sous le contrôle des forces rebelles de l’Unita. Ses libérateurs sont des mercenaires[100] issus d’une force spéciale sud-africaine récemment dissoute. Le fait d’arme débouche sur de juteux échanges de diamants et de puits de pétrole. Les bénéficiaires en sont EO, les autorités angolaises soutenues par le diamantaire sud-africainDeBeerset le patron d’Heritage Oil, lui-même ancien officier des services secrets britanniques.
Quinze ans plus tard,Adrian Schuster, du centre de recherche Swisspeace, a recensé en Angola quelque 300 compagnies de ce type qui emploient plus de 35 000 collaborateurs. Un rapport de l’institut met en évidence le principal problème avec la sécurité privée: «Personne ne surveille les surveillants!»
Le recours aux PSC s’est maintenant institutionnalisé et banalisé sur tout le continent. «En Afrique, le contrôle du territoire est tellement faible que plus personne ne peut circuler sans protection, pas même les humanitaires», observe Cordula Droege.
Poids lourd de ce mercenariat contemporain, le groupe coté en bourse ArmorGroup s’organise selon une géographie de la violence et des intérêts pétroliers. Ses représentations abondent en Afrique, avec des bureaux dans plus d’une dizaine de pays dont l’Algérie, le Nigeria, le Kenya, le Mozambique ou le Soudan.
Quatre sites en Russie: Krasnodar, Moscou, Saint-Pétersbourg, Sakhaline.
Et puis, en vrac, l’Azerbaïdjan, l’Irak, le Koweït, l’Arabie saoudite, le Brésil et le Venezuela.
En quête de respectabilité
Régulièrement éclaboussé par des scandales, le secteur est maintenant en quête de respectabilité. Au début 2006 en Grande-Bretagne, une trentaine de sociétés se sont réunies au sein de la British Association for Private Security Companies (BAPSC). Leurs objectifs: améliorer leur réputation, démontrer leur légitimité et développer des standards.
Barbara Schulz, membre du directoire de la BAPSC, s’exprimait dernièrement à Zurich, dans le cadre d’un forum organisé par l’association Suisse humanitaire. La bouche en cœur, la jeune femme relève que le terme «military» n’est pas vraiment adéquat pour définir les activités des membres, vu leur engagement en faveur de la paix et des ONG. Elle préfère se référer à la notion de sécurité.
Car «nous privilégions les valeurs de transparence et de respect des droits humains. »
Une initiative en faveur du droit
Les bavures des employés des PMC/PSC sont très difficiles à poursuivre en justice car ces derniers ont un statut de civils. Contrairement aux soldats des armées nationales, ils ne sont pas tenus de respecter les traités internationaux comme les Conventions de Genève ou le droit international humanitaire. Administrateur d’Irak jusqu’en janvier 2005,Paul Bremera en outre soustrait les PMC à la loi locale avant son départ.
En collaboration avec le CICR, le DFAE s’est engagé au niveau diplomatique pour que le droit international public et les droits humains soient mieux respectés. Les deux parties ont lancé une initiative visant à rappeler aux PMC et aux Etats leurs obligations en vertu de la loi et à concevoir un code de bonne conduite.
«Il est faux de dire que les entreprises privées de sécurité opèrent dans un désert juridique», soulignePaul Seger, ambassadeur au DFAE. Au CICR, Cordula Droege ajoute: «Vous avez des sociétés britanniques mandatées par les Etats-Unis qui emploient des Népalais en Irak. Chacun peut tenter de se soustraire au droit tant qu’il n’y a pas de coordination globale sur la question. »
Quatre compagnies sur sol helvétique
Des sociétés militaires privées, la Suisse en compte quatre. Un rapport publié fin 2005 par le Conseil fédéral les a dénombrées mais ne les a pas nommées. Ronin Security Group, au Tessin, est de notoriété publique (lire interview). Bâle-Campagne confirme l’existence de deux firmes et d’une troisième enregistrée comme filiale d’un groupe étranger.
Dans les deux cantons, les autorités invoquent la protection des données et le secret fiscal pour refuser de donner des informations sur le statut et la légalité de ces sociétés.
A la Confédération, seule habilitée à légiférer sur les activités de ce type d’entreprise dans des zones de conflit à l’étranger,Marc Schinzel, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de la justice, explique que «certaines sociétés helvétiques jouent un rôle d’intermédiaire entre clients et prestataires de sécurité privée. Des Suisses s’enrôlent aussi, comme jadis ils partaient pour la Légion étrangère. » Une enquête a ainsi été ouverte par les autorités au sujet d’un citoyen helvétique employé par Blackwater. «Nous offrons un sol intéressant pour ce type d’entreprises en raison de notre réputation de fiabilité, poursuit-il. Cependant, comme la Suisse n’a pas l’expérience du conflit armé, la main-d’œuvre n’y présente que peu d’intérêt. »
L’International Security Academy - Israel (ISA) donnait encore récemment en Suisse des cours de protection de personnes. Sa présence a fait l’objet d’une interpellation parlementaire. Un député s’inquiétait d’une formation pour la lutte antiterroriste dispensée par d’anciens agents du Mossad. Dans sa réponse, le Conseil fédéral a objecté que les étrangers sont autorisés à s’entraîner en Suisse avec des armes, dans la mesure où elles ont été importées ou acquises légalement.