Bjørn Johansson, un faiseur de rois
Mardi, juillet 8th, 2008Le Norvégien établi à Zurich est le seul en Suisse et l’un des rares en Europe à figurer au Top 50 des recruteurs les plus influents de la planète. Rencontre avec un Viking qui parle suisse allemand.#Par Mary Vakaridis - Bilan No.248 - 23.04.2008
Lorsqu’il ac-cueille ses visiteurs, Bjørn Johanssonleur fait toujours admirer la vue depuis son bureau. On est là au cœur de la Suisse économique. Le bel immeuble Art nouveau où il a ouvert sa firme il y a quinze ans donne sur le lac de Zurich. Sur l’autre rive, on aperçoit les bâtiments de Swiss Re, Zurich Financials Serviceset Swiss Life. «Toutes ces firmes sont des clientes ou l’ont été par le passé…»
Le chasseur de têtes n’en dira pas plus car il ne communique pas la liste de ses mandataires. Il est cependant de notoriété publique que Nestlé, Goldman Sachs ou le World Economic Forum ont recours à ses services. «Je me tiens à un strict secret professionnel au sujet de tout ce qui se dit lors de mes rendez-vous, comme un médecin. C’est la base pour développer les relations de confiance indispensables dans mon métier.»
Sa renommée internationale a été consacrée par Business-Week. Il figure dans le Top 50 du magazine américain consacré aux spécialistes du recrutement les plus influents de la planète. Un exploit pour ce Norvégien qui parle le suisse allemand car le classement ne comprend que six Européens pour une trentaine d’Américains du Nord.
«Les crises défient les meilleurs»
Fringant sexagénaire, Bjørn Johansson a placé plus de 800 managers dans le monde en vingt-sept ans de carrière. Comment explique-t-il les errements du leadership de UBS? Les années l’ont rendu fataliste. «Le monde est imprévisible et même les meilleurs patrons ne sont pas maîtres de circonstances. UBS volait de record en record. L’année passée encore, on parlait de dream team à propos de Marcel Ospel et Peter Wuffli. Mais la crise financière met à mal même les professionnels les plus compétents.»
Aujourd’hui, cette dream team cherche surtout à se faire oublier, pour éventuellement mieux revenir. «La réussite d’un come-back dépend de l’âge et du tempérament de la personne, ainsi que de la gravité de la chute», relève Bjørn Johansson (lire encadré ci-contre). «Arrivé à la fin de la cinquantaine, un manager riche et déchu préfère souvent le golf à une nouvelle carrière. Les gens réagissent aussi différemment aux échecs. Certains sont galvanisés. D’autres sont anéantis.»
Qui pourrait succéder à Peter Kurer(58 ans), l’homme de transition qui remplace Marcel Ospel (58 ans) à la tête du conseil d’administration? On parle beaucoup de Joe Ackermann(60 ans), le patron de la Deutsche Bank.«C’est certainement le meilleur banquier du monde. Sa firme prospère en dépit des crises qu’a connues l’Allemagne», renchérit Bjørn Johansson.
Le Saint-Gallois a commencé en 1977 une brillante carrière au Crédit Suisse. Après une quinzaine d’années de bons et loyaux services, il en est le numéro deux. Mais en 1996, Rainer Gut, le grand patron et manitou incontesté des affaires zurichoises, lui préfère un autre poulain, Lukas Mühlemann. Il se décide à ce moment-là une restructuration prévoyant la suppression d’un emploi sur six. Selon la légende, Joe Ackermann se serait opposé à la brutalité des mesures. Mais faute d’avoir été entendu par le conseil d’administration, il a préféré s’expatrier et rejoindre la Deutsche Bank.
«Il se profile comme l’hom- me de la situation. Mais pour lui, le redressement de UBS ne représenterait ni un défi motivant, ni une tâche enthousiasmante. Il a déjà beaucoup d’autres intérêts. Très impliqué dans l’encouragement de la nouvelle génération, il est aussi administrateur du groupe allemand Siemenset de la firme hollandaise Shell.»
Alex Krauer ou Helmut Maucher
Selon le recruteur, les personnes susceptibles de présider UBS ne sont pas plus de dix à vingt dans le monde. «Pour sortir la banque du marasme, il faudrait quelqu’un qui inspire la confiance et le respect et bénéfice d’une excellente ima- ge. Cela pourrait être Alex Krauer,le président de Novartis, ou Helmut Maucher, l’ancien patron de Nestlé.»
BusinessWeek sanctionne par son nouveau palmarès le rôle toujours plus important que jouent les chasseurs de têtes. Les carrières se font et se défont sous leur influence. «Aujourd’hui, on recourt à un professionnel pour 80% des attributions de poste. Même lorsqu’une place doit être repour- vue à l’interne, les sociétés font évaluer leurs candidats par des spécialistes extérieurs.»
«Un conseil: soyez amis avec les chasseurs de têtes», plaisante ce faiseur de rois, qui reste en contact avec son écurie de managers sur le long terme. «On suit leur parcours un peu comme on le ferait avec ses enfants. Je peux les appeler à tout moment pour solliciter une idée ou un avis.»
Côté tarifs, les prix démarrent chez lui à 100?000 francs pour trouver un administrateur. Pour un CEO, c’est 200?000 et pour un membre de la direction générale, comptez 175?000 francs.
A l’heure du village global, la chasse s’étend à la planète entière. «Je suis actuellement à la recherche d’un CEO pour une grande entreprise de services. Nos candidats proviennent de huit pays répartis sur trois continents.»
Les années décisives
Comment Bjørn Johansson identifie-t-il les top shots de demain? Il lit une demi-douzaine de quotidiens et une quinzaine de magazines. «Les années entre 35 et 40 ans sont décisives. C’est à ce moment qu’émergent les talents.» Une source incontournable est la liste des quelque 200 à 300 young global leaders de moins de 40 ans que publie chaque année le Word Economic Forum. « Klaus Schwab, le patron du WEF, a effectué un travail de pionnier. Avec le Forum de Davos, il a créé le meilleur réseau du monde.»
Débauché par un chasseur de têtes? Bingo. Cela signifie un bond de 10 à 20% de la rémunération. «Mais il y a des gens ouverts au risque qui acceptent de gagner moins pour être rétribués en actions ou en options. Et puis, dans une optique de carrière, un passage à l’Etat peut être souhaitable, même si on est beaucoup moins payé que dans le privé. C’est le choix qu’a fait Robert Rubin, le secrétaire du Trésor américain entre 1995 et 1999. Il a quitté la direction de Goldman Sachs pour un poste au gouvernement où il gagnait beaucoup moins, mais qui lui apportait un prestige mondial.» B
Son parcours
Naissance En 1947 à Kristiansand, en Norvège.
Famille Deux filles. L’aînée vit en Italie et la cadette à Londres.
Formation Etudie l’économie à l’Université de Saint-Gall où il obtient une licence en 1973. Postgrades notamment à la Harvard Business School et à Berkeley et doctorat à l’Université de Saint-Gall.
Carrière Ce chasseur de têtes débute au début des années 1980 chez Spencer Stuart à Zurich. Il travaille plus tard chez Korn/Ferry International, Paul Ray Carré Orban International puis fonde sa propre firme à Zurich en 1993.
Loisirs Fanatique de football, il crée en 2002 le Griffith-Club, un groupe qui réunit à l’origine des supporters de moins de 40 ans du club zurichois Grasshopper. Mais il fonctionne surtout comme lieu d’échanges entre jeunes leaders.
Come-back: du meilleur au pire
Mathis Cabiallavetta signe, à 63 ans, l’exemple type du come-back spectaculaire. Ejecté de la présidence du conseil d’administration de UBS en 1998 à la suite de la débâcle du hedge fund LTCM, il vient d’être élu administrateur du numéro un mondial de la réassurance Swiss Re. Le Grison commence sa traversée du désert aux Etats-Unis où il rejoint le directoire d’un géant américain des assurances, Marsh McLennan. On le retrouve chez Philip Morris, ainsi qu’à la vice-présidence de la puissante Swiss American Chamber of Commerce. Le tremplin qui va lui permettre de revenir dans son pays d’origine avec un poste en vue.
Ruth Metzler, ancienne conseillère fédérale qui a aujourd’hui 44 ans, s’est de son côté vite remise en selle. Evincée de son poste en 2003 au profit de Christoph Blocher, elle entre au service de Novartis France en 2005 puis rejoint une année plus tard le siège bâlois en tant que directrice des relations avec les investisseurs.
Thomas Wellauer, emporté en 2002 par le fiasco du rachat de la Winterthur par Credit Suisse Group, a fait après sa chute un passage chez Clariant. Puis en 2006, cet homme de 53 ans est réapparu à de hautes fonctions, également chez Novartis.
Lukas Mühlemann, patron du CS à la même époque et administrateur de Swissair, quitte la scène publique en 2002. Il est aujourd’hui, à 57 ans, conseiller en investissement pour les grandes fortunes. A nouveau photographié par la presse people lors du dernier Bal de l’opéra, à Zurich, cet ancien de McKinsey n’a rien perdu de son glamour.
Philippe Bruggisser (59 ans) incarne quant à lui le come-back impossible. On retrouve le fossoyeur de Swissair sur Internet inscrit dans le réseau professionnel Linkedin. Sa fiche recense une seule misérable connexion, alors que la norme est de plusieurs dizaines à plusieurs centaines. Aux dernières nouvelles, il est consultant dans le secteur aérien à Miami.
Photo: Bjørn Johansson à Zürich, le 27 décembre 2007 © Dominic Büttner/pixsil