L’Indienne dont la vie commence à Genève
Jeudi, août 14th, 2008Kanchan Nair a retrouvé sa ville natale après des études aux Etats-Unis. Elle trace désormais son chemin entre mode professionnel occidental et tradition culturelle orientale.#Par Katja Schaer - Bilan No.250 - 21.05.2008
Le parcours de Kanchan Nair est fait de contrastes, de mélanges étonnants, d’éléments presque paradoxaux. Son histoire, ponctuée d’allers-retours entre la Suisse, l’Inde et les Etats-Unis, conjugue un solide esprit d’entrepreneur avec un fort respect des traditions culturelles et familiales. Comme s’il lui revenait, en tant qu’Indienne de Suisse, d’illustrer la difficulté qu’il y a à faire partie d’une nouvelle génération de femmes étrangères, déchirées entre volonté d’indépendance et respect de la culture du pays d’origine.
Kanchan Nair est née à Genève il y a un peu plus de trente ans et détient un passeport helvétique depuis l’âge de 20 ans. Elle est issue d’une famille qu’elle dit originaire «du Nord de l’Inde de génération en génération».
Son enfance comme son adolescence sont ponctués de voyages entre la Suisse et l’Inde, de séjours dans un pays entrecoupés de vacances dans l’autre. Son père, qui a quitté l’Inde après l’indépendance du pays et sa partition en 1947, est alors à la tête d’une entreprise d’importation de tapis d’Orient. International, plurilingue, il possède des boutiques, bureaux ou entrepôts en France, en Espagne, en Suisse et en Amérique du Sud notamment. Et si à l’école Kanchan Nair parle le français, à la maison, on parle ce qu’elle appelle le «hinglish», un mélange de hindi et d’anglais.
A l’Université de Miami
Issue d’une famille qui, bien que rapidement intégrée en Suisse, est dotée de principes traditionnels, Kanchan Nair fait l’expérience de l’indépendance lorsqu’elle poursuit ses études à l’étranger. «Dans notre culture, la fille a un statut différent, elle est beaucoup plus protégée. Poursuivre mes études loin de ma famille m’a donné une assurance et une indépendance précieuses.» Bien qu’elle ambitionne d’abord l’Université de Georgetown à Washington, c’est dans le Minnesota qu’elle part étudier. «Parce que l’idée d’une université catholique rassurait mes parents», raconte-t-elle aujourd’hui, amusée.
Cet épisode académique lui permet de découvrir, avec étonnement et perplexité quelquefois, une nouvelle culture. «Les étudiants buvaient du café pendant que les professeurs parlaient, venaient au cours en pantoufles. C’était très choquant pour moi qui étais issue d’une éducation traditionnelle.»
Puis, après un nouveau séjour à Genève où elle s’essaie à la Faculté de droit, elle reprend des études d’histoire et de littérature latino-américaines à l’Université de Miami. La Floride la séduit immédiatement.
Diplôme de relations publiques et licence américaine en poche, elle lâche son visa d’étudiante pour un visa d’investisseur et travaille quelques mois à la mise sur pied d’un club en Floride. Jusqu’à ce que son frère lui demande de l’aide pour ouvrir un bureau d’import à Miami, une ville qu’elle seule, dans sa famille, connaît. «Dans notre culture, c’est d’abord le père qui prend la fille en charge, puis c’est le frère et ensuite le mari, explique-t-elle. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler avec ma famille.»
Reste que si le projet lui est en quelque sorte imposé par un membre de sa famille, il ne lui permet pas moins de développer ses compétences entrepreneuriales. A peine âgée de 25 ans, la jeune femme est en effet chargée d’établir un point d’importation, de gérer toutes les démarches administratives et d’adapter les produits importés au profil du marché américain.
Apprendre à se débrouiller
«J’ai d’abord passé six mois en Inde pour me familiariser avec la marchandise, les modes de production et les délais de livraison.» Puis, forte de ses connaissances, Kanchan Nair se met en lien avec des décorateurs d’intérieur, auxquels elle vend ses produits indiens. Avec succès, mais difficulté aussi quelquefois. «Aux Etats-Unis, les acheteurs demandent des délais de paiement énormes. J’ai dû apprendre à me débrouiller pour tenir longtemps avec mon cash-flow.»
Elle affine ses débouchés, vend au détail à des personnes avec lesquelles elle a une relation de confiance. «Et j’ai développé le marché des antiquités. Je me suis concentrée sur des produits spécifiques pour des demandes particulières, plutôt que sur le commerce de gros.»
Mais Kanchan Nair ne se contente pas de ces premiers succès. A la recherche de nouveaux produits, elle décide de développer une ligne de textiles pour l’intérieur. Un choix qu’elle explique par une motivation liée à la culture indienne. «En Inde, le milieu des affaires est difficile pour les femmes. Comparativement, un Européen est plus respecté dans cet environnement. Mais les tissus restent un domaine plutôt féminin. C’est pourquoi j’ai misé sur ce type de produits.»
Les événements du 11 Septembre mettent toutefois un terme aux projets américains de Kanchan Nair. Les décorateurs, eux-mêmes à la peine, n’achètent plus guère ses produits. Plutôt que de rester aux Etats-Unis, elle part alors pour Delhi. Mais, peu à peu, elle trouve qu’elle manque de liberté dans les affaires familiales.
Retour au pays
Alors Kanchan Nair, après des études à l’étranger, une entreprise en Floride et plusieurs séjours en Inde, décide de revenir à Genève pour se créer son propre univers professionnel. Un retour au pays qui ne se fait pas sans heurts. «Le climat et le mode de vie sont si différents. Je m’étonne encore de cette habitude d’organiser des dîners si longtemps à l’avance», s’amuse-t-elle.
Comme en rupture avec son expérience de jeune entrepreneure aux Etats-Unis, elle travaille brièvement dans une entreprise technologique, avant de décrocher le poste d’assistante personnelle de François Curiel, président de Christie’s Europe. Entre Genève, Hongkong, Paris ou New York, Kanchan Nair s’occupe désormais de la clientèle de la prestigieuse maison d’enchères, des contacts avec les collectionneurs et les experts.
Si sa trajectoire professionnelle s’est à ce point transformée, elle ne regrette pourtant pas son choix. Au contraire. «C’est à Genève que j’ai pris mon indépendance, que j’ai commencé à me construire. J’aime ce travail, son environnement culturel international. Et le milieu des enchères reste essentiellement commercial. Je ne suis donc pas très éloignée de ce que j’ai appris à faire», commente-t-elle.
Installée à Genève, attachée à l’Inde, elle s’amuse des différences culturelles. «J’aimerais parfois ramener un peu de la philosophie et de la joie de vivre indiennes en Suisse. Mais à l’inverse, j’aime la droiture que l’on trouve ici.»
Si son coeur balance entre cultures et pays, et bien qu’elle dise se sentir «chez elle un peu partout», Kanchan Nair n’en reste pas moins profondément attachée à la Suisse. Parce que c’est ici qu’elle a ses véritables amis, qu’elle a pris son envol. Ou, comme elle le résume: «C’est à Genève que commence la vie.» B
Le charme de la Suisse transporté par Bollywood
Seuls quelque 9000 Indiens résident en Suisse. Un chiffre qui semble infinitésimal lorsque l’on songe que l’Inde compte plus de 1,1 milliard d’habitants. Mais les deux pays n’en sont pas moins liés depuis longtemps. Si un traité d’amitié et d’établissement a été conclu en 1948, un an après l’indépendance indienne, la Suisse est connue en Inde depuis le XIXe siècle déjà, lorsque l’entreprise Volkart Brothers fait commerce dans le pays. Plus tard, les groupes industriels comme ABB, Nestlé, Novartis et bien d’autres ont, à leur tour, ouvert des bureaux et des filiales en Inde.
Les deux pays sont liés aussi par Bollywood, l’industrie du cinéma indien. En effet, depuis les années 1980, quelque 150 équipes de film ont tourné dans un décor helvétique. La représentation idyllique que donnent les productions indiennes du pays explique en partie la visite en Suisse, chaque année, de quelque 80?000 touristes indiens.
Les écoles privées helvétiques et l’Ecole hôtelière sont aussi très prisées par les familles indiennes aisées. D’ailleurs, une part importante des Indiens de Suisse est issue d’une classe sociale élevée. «Plusieurs grandes familles indiennes, comme celles des Chandaria ou des Hinduja, toutes deux à la tête de conglomérats industriels, résident en Suisse», explique Sunita Sanghvi, fondatrice de l’association Indian Professionals of Geneva.
«Ce sont les opportunités professionnelles qui expliquent la distribution géographique de la communauté indienne», ajoute Sunita Sanghvi. La plupart des Indiens résident en effet dans la région de Genève qui, outre les Nations Unies, abrite de multiples organisations internationales, ou à proximité des centres financiers et industriels comme Zurich et Bâle.
Bilan présente les communautés étrangères
La richesse de la Suisse est largement dépendante de l’étranger. Des étrangers, devrait-on dire. Les porte-drapeaux de l’économie helvétique que sont Rolex, Nestlé ou ABB n’ont pas été créés par des Romands ou des Tessinois, ni même par des Alémaniques. Mais bien par des personnes d’origine étrangère.
Bilan a décidé de braquer le projecteur sur les communautés expatriées en Suisse. De mettre en avant leurs réussites économiques au travers d’une série qui se prolongera tout au long de l’année. Sans chercher à faire de l’angélisme, mais pour rappeler que la prospérité helvétique s’est depuis toujours nourrie de l’autre. Dans cette édition, la communauté indienne.
Déjà paru
Les Allemands, le 30 janvier.
Les Roumains, le 27 février.
Les Russes, le 26 mars.
Les Kosovars,le 23 avril.
A paraître
Les Suédois,le 18 juin.
Photo: Kanchan Nair à Genève, le 28 mars 2008 / © François Wavre/Rezo