Le très sélect institut vaudois constitue un réseau important pour l’avenir de ses étudiants. D’ailleurs, le nombre de demandes d’inscription ne cesse de progresser. Seule une centaine de places sont disponibles.#Par Nicolas Pinguely
«Mucho trabajo. » Lorena a 16 ans et vient de Mexico. Elle étudie depuis deux ans avec beaucoup d’assiduité dans ce prestigieux collège vaudois qu’est le Rosey[100]. Un institut fondé à Rolle en 1880 où se croisent depuis des décennies les (futurs) grands de ce monde:Aga Khan,Rainier de Monaco,Dodi al-Fayed,Edward Windsor, duc de Kent. Fréquenter cet établissement a un coût: 80 000 francs par an.
Lorenza ressemble aux jeunes filles de son âge. Comme les 400 enfants et adolescents que l’on croise sur le vaste campus de 30 hectares. Aucun signe extérieur ne laisse supposer que ses parents sont richissimes. Lorenza est habillée simplement, elle porte des jeans. «Les élèves ne mettent pas d’uniformes sauf pour les dîners, précisePhilippe Gudin, directeur général du Rosey[100]. Il convient cependant de respecter un certain code vestimentaire. Il serait, par exemple, exclu de voir des strings qui dépassent. » Les règles édictées par cet ancien diplomate sont strictes. «Les élèves se lèvent lorsqu’un adulte entre dans la classe, ils ne se bousculent pas, ils tiennent les portes et disent bonjour. » Apparaît en filigrane une certaine idée de la discipline, «essentielle pour vivre en bonne harmonie». Le décor est planté.
Les journées de Lorenza sont bien remplies. Les élèves ont un programme particulièrement chargé, un vaste choix d’activités leur est proposé à la carte: théâtre, musique, sport, sculpture, peinture sont pratiqués quotidiennement en dehors des heures scolaires. «Presque tout le monde joue d’un instrument», confie Lorenza. Et elle-même? «Non, mais je chante dans la chorale. »
Un carnet aux 5000 adresses
Son camarade Rodolphe, Franco-Américain de 13 ans, goûte, lui, aux joies des nombreux sports, «judo, unihockey, curling, ski, snowboard». La plupart sont proposés sur ce campus doté d’impressionnantes installations: terrains de football, centre nautique, manège, piscine intérieure et extérieure, courts de tennis, fitness. De quoi préparer l’avenir dans les meilleures conditions. Une fois son baccalauréat international ou français en poche, ce fils de banquier d’investissement quittera le Rosey[100] avec un carnet d’adresses bien rempli. Un grand nombre d’anciens élèves occupent de hauts postes dans l’économie ou la politique. Un ex-directeur de la CIA,Richard Helms, l’a notamment fréquenté. «L’association internationale des anciens roséens compte 5000 membres et constitue un réseau très actif», explique Philippe Gudin. On devine les avantages de cette appartenance pour un jeune à la recherche d’un premier emploi ou d’un stage à Hongkong ou New York.
Un multiculturalisme qualifié d’enrichissant
Au-delà des affaires, le Rosey[100] a vu naître des vocations artistiques. Le chanteur du célèbre groupe rock The Strokes,Julian Casablancas, fils du fondateur de l’agence de mannequins Elite, est passé par Rolle et l’Oberland bernois. «Nous montons à Gstaad de décembre à mars pour la saison d’hiver. » Le Rosey[100] y possède une quinzaine de chalets. Quant au site de Rolle, il est composé d’une douzaine de bâtiments destinés à accueillir les élèves de cet internat haut de gamme.
Une balade dans les allées du Rosey[100] rappelle presque un après-midi à Londres. Le multiculturalisme est partout. De jeunes Asiatiques côtoient de jeunes Africains. Près de 60 nationalités sont représentées. Les phrases fusent en anglais. «Les bases de travail sont l’anglais et le français, précise Philippe Gudin. La quinzaine de langues parlées par les élèves sont toutefois enseignées. «Nous nous inscrivons dans la continuité des fondateurs, notammentHenri Carnal, qui considérait que la différence entre les hommes constituait une source d’enrichissement. » Un message qui prend une résonance particulière. Henri Carnal dirigeait le collège à un moment difficile, au début du siècle dernier, lorsque la peste de la Première Guerre mondiale contaminait l’Europe. Cet esprit est vivace au Rosey[100]. L’idée est de faire comprendre aux jeunes pensionnaires venant d’horizons différents que les points qui les rapprochent sont plus forts que ceux qui les éloignent. «Des juifs partagent leur chambre avec des musulmans», souligne le directeur général.
Le campus a été fortement développé au cours des dernières années «sous la houlette de Philippe Gudin», explique un proche de l’institut. Le cinquantenaire possède les lieux. Il en détient 80% des parts avec sa femme. Cette dernière est la soeur de Pierre Nussbaumer, propriétaire de l’ancienne fabrique de bas Iril à Renens, qui abrite depuis cet automne l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL).
Des demandes d’inscription en forte hausse
Philippe Gudin dirige le Rosey[100] depuis 1980. Depuis, le nombre d’élèves est passé de 260 à 400. «Ce chiffre ne devra pas être dépassé. Au-delà, nous n’arriverons plus à maintenir une communauté harmonieuse. » La liste des réalisations est spectaculaire. Le château du Rosey[100], centre administratif de l’institut, a été rénové à la fin des années 1990. Une dizaine de petits immeubles ont été construits sur le site. Les installations sportives ont été mises au goût du jour. Sans compter les aménagements à Gstaad. «Lorsque j’ai visité le Rosey[100] pour la première fois, en 2005, lors d’un camp d’été, la piscine intérieure n’existait pas», illustre Lorenza, l’adolescente mexicaine. Ces camps d’été ont été réfléchis: ils sont réservés à des enfants pas scolarisés au Rosey[100]. «Une stratégie intéressante pour faire connaître l’établissement», relève Philippe Gudin, en homme d’affaires avisé.
Le Rosey[100] connaît un vif succès. «Nous avons eu, cette année, 380 demandes pour 100 places de disponibles. » Les élèves ne semblent pas particulièrement gênés par la charge de travail. Les cours se succèdent, scolaires jusque dans l’après-midi. Puis viennent les plages horaires réservées à l’art et au sport, deux heures chaque jour. Après le repas du soir, c’est l’heure des devoirs. «De une à trois heures obligatoires selon les âges, précise Rodolphe, le Franco-Américain. Mais ce n’est pas un problème, nous apprenons beaucoup et le niveau est élevé. » Parole de préadolescents.
Tous les étudiants ne donnent pas forcément satisfaction. Chaque année, une dizaine d’entre eux sont exclus durant la période scolaire ou ne sont pas réadmis. «Ceux qui ne réussissent pas à adopter nos valeurs ou qui connaissent de trop grandes difficultés au plan scolaire doivent nous quitter. » Jamais de problèmes de drogue? S’il est attrapé, l’élève est immédiatement mis à la porte.
La discipline exigée ne paraît pas les rebuter. «Même si c’est un peu difficile au début», concède la jeune Mexicaine. Différentes sanctions sont prévues en cas de non-respect du règlement. «Si on est attrapé sur notre ordinateur après l’extinction des feux ou si notre chambre est mal rangée, on a une mise en forme», détaille Rodolphe. Par mise en forme, le Rosey[100] entend un réveil aux aurores couplé d’un entraînement sportif, un jogging ou des traversées de bassin. «Il s’agit parfois de rappeler certaines convenances», insiste Philippe Gudin. Les logements ne sont pas mixtes. Les filles et les garçons ne prennent jamais leur repas en commun. «Sauf le lundi soir où nous nous réunissons en assemblée», rectifient Lorenza et Rodolphe.
De nombreux voyages et de multiples activités sont proposés en dehors de l’école: découvertes de réserves animalières en Tanzanie ou en Namibie, tour de la Sicile, concert des Rolling Stones, expédition en montagne, campements à cheval dans le Jura, week-ends aux quatre coins de l’Europe. Et bien entendu les traditionnelles virées à Montreux ou Genève. «L’agenda était trop chargé, se souvient un ancien. On manquait parfois d’autonomie, la prise en charge était totale. » Mais il ne regrette pas d’être passé au Rosey[100].
Il est vrai que les élèves sont choyés. Le Rosey[100] emploie 180 personnes, dont une moitié de professeurs, le reste étant composé du personnel nécessaire à son fonctionnement: du cuisinier au physiothérapeute en passant par le jardinier ou le bibliothécaire. «Environ 70% des enseignants résident sur le site avec les élèves», ajoute le directeur général.
En contact avec les plus défavorisés
Le Rosey[100] est également actif dans l’humanitaire. L’institut a notamment financé la construction d’une école à Bamako, la capitale du Mali, au travers de sa fondation. Les élèves peuvent participer à ces projets. «Cela donne des crédits nécessaires pour obtenir le bac», explique Lorenza. Philippe Gudin va plus loin. Il y voit «une ouverture au monde, sur les plus défavorisés». «Cette démarche est importante pour des élèves qui seront amenés, un jour , à exercer de hautes responsabilités. » La référence à Henri Carnal, à l’enrichissement par la différence, est claire.
Quid de la sécurité autour des riches élèves? Elle reste discrète. Aucun garde du corps en arme n’est visible. Mais nous n’en saurons pas plus. «Vous me permettrez de ne pas donner de détails. » Lorenza et Rodolphe peuvent dormir sur leurs deux oreilles.