Derrière une femme d’affaires qui réussit, il y a souvent un conjoint qui gère le foyer dans l’ombre. Une organisation domestique encore peu courante en Suisse mais très répandue aux Etats-Unis. Enquête et témoignages.#Par Mary Vakaridis - Bilan No.246 - 26.03.2008
Nous avions convenu, mon épouse et moi, que le premier qui aurait une opportunité professionnelle à l’étranger devait la saisir et que l’autre suivrait.» Aussi, lorsque Chantal Gaemperle décroche en mars 2007 le poste de directrice des ressources humaines de LVMH et siège au sein du comité exécutif de direction du groupe, Daniel Ruch la rejoint à Paris avec leurs enfants. Et ce en dépit de sa propre carrière de consultant en management. Pour organiser leur nouvelle vie, Daniel Ruch lève le pied côté travail: il peut se le permettre, il est indépendant. «Nous avons rejoint ma femme quelques mois après son entrée en fonction. J’ai pris en charge le déménagement et les aspects administratifs, cherché des établissements scolaires pour nos enfants de 13 et 9 ans. A Paris, je me charge de l’intendance du quotidien. Le matin, c’est moi qui emmène notre fils à l’école.»
Ce changement de statut ne va pas de soi. «En société, votre identité est souvent définie par votre travail, surtout pour un homme. J’ai de la chance car ma famille valorise mon engagement à la maison et ma disponibilité. Mon épouse dit souvent que sans mon aide, elle ne pourrait pas être aussi efficace professionnellement. Je suis très fier d’elle, et de nos enfants qui se sont adaptés à leur vie parisienne avec beaucoup de courage et d’humour.»
Qu’une femme puisse concilier carrière et vie familiale semble évident pour Daniel Ruch et Chantal Geamperle. Peut-être parce que tous deux ont eu une maman engagée dans la vie professionnelle. Et maintenant que les choses tournent rond, Daniel Ruch s’efforce de trouver des solutions pour reprendre ses activités et prévoit de lancer un nouveau produit d’e-commerce.
Peu courant en Suisse, ce modèle où les rôles traditionnels sont inversés est très répandu dans le monde anglo-saxon et les milieux internationaux. En 1998, alors qu’il est membre de l’exécutif chez AT & T, Frank Fiorina décide de prendre une retraite anticipée. Au moment où la carrière de son épouse, Carly Fiorina, décolle au sein du groupe de télécommunications Lucent. Débauchée l’année suivante par Hewlett-Packard pour prendre la tête de la firme informatique, elle est désignée en 2004 par le magazine Forbes comme l’une des dix femmes les plus puissantes du monde.
En 2002, l’Américaine orchestre le rachat controversé de la société concurrente Compaq. Suite aux performances décevantes du groupe, elle est débarquée par le conseil d’administration en 2005, avec un parachute doré de 21 millions de dollars. Cette icône de la Silicon Valley, toujours accompagnée de son époux, demeure très en vue. Sollicitée comme guest star par la nouvelle chaîne d’informations Fox Business Network, cette fidèle du World Economic Forum de Davos siège au conseil d’administration du Massachusetts Institute of Technology.
ADE? Assistant domestique exécutif
Aux Etats-Unis toujours, le magazine Fortune organise annuellement le sommet des Most Powerful Women in Business. Plus d’un tiers des participantes comptent sur un compagnon au foyer. Et bien que le voisinage leur colle volontiers une étiquette de perdant, ces conjoints de l’ombre présentent un grand bagage professionnel: ils sont scientifiques, responsables marketing, avocats ou pilotes de la Navy. A l’image du couple Stevens: Anne a mené des restructurations drastiques pour le compte du groupe automobile Ford, avant de prendre la direction de Carpenter Technology en 2006. Pendant qu’elle ferme les sites de production et supprime les emplois, Bill, son mari ingénieur, tond la pelouse, fait les courses et le ménage. «Je suis l’assistant domestique exécutif», explique-t-il au magazine.
Quant au fils adolescent de Dina Dublon, ex-directrice financière de J.P.?Morgan et actuelle administratrice de Microsoft et Pepsi, il déclare dans le même journal: «Ma maman a toujours été mon papa.» Un retournement qui s’est fait presque par hasard. Au départ, Dina n’a pas de grande ambition professionnelle. Elle rencontre Giora, un physicien américain, en Israël, le suit aux Etats-Unis sans projet précis, mais entreprend un MBA. Deux ans après la naissance de leur fille en 1983, Giora abandonne la science pour se consacrer à la peinture et à sa famille, tandis que sa femme est en pleine ascension professionnelle. Au sein du couple Dublon, les critères de salaire et d’ambition de carrière ont décidé de la clé de répartition des tâches.
Après avoir conduit les ressources humaines de Sun Microsystems, Eva Sage-Gavin appartient maintenant au directoire de Gap. Son mari Dennis a abandonné momentanément son métier d’avocat pour la suivre dans ses missions pour le compte de Sun et organiser les détails de leurs six déménagements.
Patronne du groupe Drug-store.com, Dawn Lepore s’est fait connaître au sein de la banque de courtage Charles Schwab, où travaillait également, son mari Ken. Le jour où elle obtient une promotion et se retrouve la supérieure hiérarchique de son époux, ce dernier décide de changer d’employeur. Il trouve un job éreintant chez Visa puis prend une retraite anticipée. C’est lui qui élève leurs enfants de 4 ans et 5 mois.
Mener deux carrières dans un couple, c’est possible à condition d’avoir à sa disposition des moyens suffisants pour financer une aide extérieure et un entourage compréhensif. D’origine indienne, Indra Nooyi est arrivée au sommet de la hiérarchie chez Pepsi. Elle vit dans le Connecticut. Son mari, Raj Nooyi, dirige une firme de conseil en management. Il voyage cinq jours par semaine. Pour encadrer leurs deux filles, il y a la mère d’Indra qui vit avec la famille, ainsi que son frère et sa sœur, également installés aux Etats-Unis.
L’obstacle des mentalités
De nationalités suisse et américaine, Carolyn Lutz dirige à Genève son propre cabinet de chasseurs de têtes, à 100% féminin: «La Suisse se montre très conservatrice autant en ce qui concerne les carrières féminines que les modèles familiaux alternatifs.» Avec à son actif cinq ans passés dans l’armée américaine, chez les marines, où elle devient capitaine, elle a eu sous ses ordres une troupe d’une trentaine d’hommes. Plus tard, elle s’installe à Genève et travaille notamment pour le géant américain Procter & Gamble. «Dans ce groupe, le management comprend beaucoup de directrices générales. Nombre d’entre elles ont un mari au foyer», constate-t-elle. En 1998, elle est la première femme en Suisse nommée partenaire chez un acteur majeur du recrutement de cadres, Heidrick & Struggles. «A l’étranger, les femmes étaient déjà nombreuses à ce titre. Aux Etats-Unis, on est particulièrement soucieux de respecter la diversité au sein de la hiérarchie», rapporte-t-elle.
En Suisse, les mœurs et les mentalités demeurent bien différentes. Si bien que les femmes elles-mêmes doutent de la légitimité de leurs aspirations professionnelles. A Genève, Caroline Miller est une spécialiste du recrutement bancaire. Présidente du Women Carrer Forum, elle confesse: «Faire carrière, même si on l’assume pleinement, implique beaucoup de sacrifices, beaucoup de culpabilité lorsque l’on est loin de ses enfants et souvent des relations tendues avec son partenaire. Dans mon cas, cela a abouti à un divorce.»
Cadre bancaire actuellement en postformation à l’IMD, à Lausanne, Jill Székely, séparée, n’est guère plus optimiste: «Il est extrêmement difficile pour une femme de concilier réussite professionnelle et vie de couple, quel que soit le modèle. Si mon compagnon renonçait à son travail pour me suivre à l’étranger, je ne supporterais pas l’idée de son sacrifice. Et j’ai besoin d’être avec un partenaire au statut professionnel valorisant.»
Mais Nicola Thibaudeau, CEO de Micro Precision Systems, à Bienne, rétorque: «Personnellement, comme je suis d’origine québécoise, il me paraît parfaitement normal qu’un homme et une femme poursuivent chacun leur carrière. Mais en Suisse, les responsabilités familiales sont incompatibles avec l’organisation du travail. Il n’y a pas d’horaires continus dans les écoles ni suffisamment de crèches.»
Depuis une année, cette ingénieure en mécanique peut compter sur son conjoint d’origine tessinoise, Giorgio Bernasconi, pour prendre soin de leurs deux enfants de 8 et 10 ans. «Mon mari était directeur hospitalier puis industriel. Il envisageait depuis longtemps de baisser son temps de travail autour des 55 ans. Il occupe maintenant un poste à 50%. Il fait la lessive et organise les vacances. Il amène également les enfants au football, au judo ou à la natation et il s’occupe d’acheter les cadeaux quand ils sont invités à des anniversaires. Sa présence à la maison m’épargne énormément de stress. Et lui aussi a une meilleure qualité de vie car il a su s’organiser pour se garder du temps. Tout le monde nous envie.»
Lorsqu’on parle salaire…
«Qu’une femme gagne plus, les hommes acceptent mal cette asymétrie», souligne l’ensemble des interlocutrices. «Moi, cela ne me pose aucun problème», réplique André, chanteur romand. Son épouse a gravi les échelons un à un dans le secteur privé, en complétant des années durant sa formation par des cours du soir. Elle occupe maintenant un poste à responsabilités à l’administration genevoise. Le couple a un fils de 7 ans et demi.
«Ma femme adore travailler, raconte André. De nous deux, c’est moi qui ai le plus la fibre maternelle. C’était un rêve de pouvoir me consacrer entièrement à mon enfant.» Ce père comblé ne souffre même pas de l’ostracisme qui frappe un homme perdu dans l’univers féminin des mamans. Car il a la chance d’avoir un ami qui vit la même situation. Il relève toutefois: «Parfois, on me regarde de travers. En Suisse, l’idée que c’est l’homme qui doit ramener l’argent à la maison reste très vivace.» B
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