La ministre de l’Economie Doris Leuthard confirme son engagement envers les femmes: pour la première fois, deux top managers féminins ont accompagné en Inde une délégation économique suisse.#Par Nathalie Aguilar-Praz, Bangalore (Inde) - Bilan No.249 - 07.05.2008
C’ est en Inde que Doris Leuthard a conduit il y a quelques jours l’une des plus importantes délégations économiques. Pas moins de vingt-cinq top managers de sociétés comme Novartis, UBS, Credit Suisse, Roche ou encore Lonza ont accompagné la ministre de l’Economie. Et pour la première fois, deux femmes prenaient part aux opérations. Le but de ce voyage d’une semaine: vendre la Suisse aux investisseurs indiens et entretenir les relations entre les deux pays qui ont débuté il y a soixante ans tout juste. Tâche aisée pour la conseillère fédérale démocrate-chrétienne, qui sait à merveille jouer de sa féminité, de son sens de l’humour tout en restant ferme dans les négociations avec les ministres et dirigeants indiens. Coïncidence: c’est une femme, Sonia Gandhi, belle-fille d’Indira Gandhi, elle-même fille de Jawaharla Nehru, le premier des premiers ministres de l’Inde, qui est à la tête d’un des plus importants partis politiques de ce pays de plus d’un milliard d’habitants. Interview d’une ministre engagée:
Pour la première fois dans l’histoire du DFE, deux femmes sont conviées à une délégation économique. C’était une volonté de votre part?
Oui, il est très important d’avoir des femmes dans la délégation. En participant, elles donnent un visage aux femmes qui évoluent dans les milieux économiques. Lors de cette mission en Inde, deux sur trois que j’ai encouragées personnellement ont répondu présent: Myriam Meyer, CEO de RUAG Aerospace, et Jasmin Staiblin, présidente du conseil d’administration d’ABB. Leur carrière permet de montrer aux autres femmes qu’il est possible de réussir en affaires. Elles sont un excellent exemple. Par ailleurs, les nombreux managers qui ont suivi ce voyage comprennent qu’il existe des partenaires femmes de qualité. Cela les incitera, j’espère, à travailler davantage sur l’intégration et la carrière des femmes au sein de leurs entreprises respectives.
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour inviter des entrepreneures?
C’est EconomieSuisse qui se charge de la composition de la délégation économique. Je peux cependant inciter les femmes à participer. Les premières expériences me montrent que, souvent, les femmes ne saisissent pas ce genre d’occasion pour réseauter. Peut-être préfèrent-elles se créer un réseau de contacts de manière plus discrète, sans prendre part à des événements publics. Cette manière de faire est assez représentative de la réalité: la preuve, seulement 4% des femmes sont membres des conseils d’administration en Suisse.
Pour quelle raison sont-elles si peu nombreuses?
Parce qu’il est dur de concilier vie de famille et carrière professionnelle. A l’heure actuelle, on manque toujours de crèches et les horaires continus demeurent une exception. Permettre aux parents qui ont des enfants de continuer à travailler reste en Suisse un des principaux défis de ces prochaines années.
Qu’a fait le DFE alors?
En 2007, nous avons publié un manuel destiné aux PME: Travail et Famille (édité par le Secrétariat d’Etat à l’économie, SECO). Le but était de donner aux patrons des pistes afin d’aider leurs employés à obtenir un meilleur équilibre entre leur vie privée et professionnelle.
Et pour l’avenir?
Dès cet été, nous allons réaliser un sondage qui sera publié sur Internet. Le public pourra ainsi comparer quelles sont les différentes mesures concrètes mises en place au sein des entreprises pour promouvoir les femmes. Si les PME jouent la carte de la transparence, nous pourrons savoir où en est la situation des femmes dans le monde du travail. Nous espérons que beaucoup d’entreprises répondront à ce questionnaire.
Dans votre département, qu’avez- vous mis en place pour les carrières féminines?
Nous avons créé des conditions favorables aux femmes, mais aussi aux pères qui partagent de plus en plus l’éducation des enfants. Par exemple, les 2700 employés du DFE ont eu la possibilité de réduire leur temps de travail de 10%. Ce sont surtout les hommes qui ont demandé à bénéficier de cette nouveauté. Nous avons aussi réalisé des monitorings dont l’objectif est d’aider les femmes, à travers un bilan personnel, à découvrir quels sont leurs qualités et leurs points forts. Cette analyse permet de mettre en valeur le potentiel de chacune et de pouvoir les soutenir de manière optimale dans l’évolution de leur carrière.
Comment les entreprises peuvent-elles exploiter le potentiel des femmes?
En Suisse, nous avons 67% de femmes qui travaillent. Nous dépassons largement nos voisins européens. Cependant, la majorité d’entre elles travaillent à temps partiel, voire à un taux inférieur à 50%, et cela principalement dans le but de s’occuper de leurs enfants. Il est dommage de ne pas profiter sur le marché du travail de ces mêmes femmes qui bénéficient souvent d’une excellente formation. Se développer sur les deux fronts, privé et professionnel, ne devrait pas être le privilège des hommes. Offrir le libre choix à tous est primordial pour notre pays.
Une intervention musclée du DFE auprès des entreprises ne serait-elle pas une bonne solution?
Je ne suis pas de l’avis que l’Etat doit mettre en place une loi pour obliger les entreprises à engager des femmes. Le sondage que nous réaliserons l’été prochain montrera si les entrepreneurs tiennent compte de nos conseils. La publication des résultats sera un moment crucial et soulignera quelles entreprises sont favorables aux femmes. Et je crois qu’il faut surtout agir au niveau des cantons en leur demandant d’instaurer l’horaire continu dans les écoles. Selon le projet Harmos, les cantons devraient effectivement l’introduire d’ici à 2013. C’est trop tard! Cette mesure est urgente! On doit en faire une priorité, même si les coûts d’implémentation sont élevés.
Pourtant le Gouvernement norvégien a imposé aux sociétés d’avoir 40% de femmes dans leur conseil d’administration, et cela a fonctionné…
En Norvège, il existe un système favorable aux familles avec des infrastructures qui permettent aux femmes de travailler. Or, en Suisse, ces infrastructures, notamment au niveau de la garde des enfants, font défaut. Tant que ce problème n’est pas résolu, il ne servira à rien d’imposer aux entreprises un pourcentage de femmes. Quand les familles bénéficieront enfin de facilités, le nombre de femmes qui feront carrière augmentera tout seul.
Vous soutenez pourtant les quotas au sein de la Confédération?
Effectivement, j’ai toujours soutenu cette initiative qui demande que les femmes soient représentées à hauteur de 30% dans les conseils d’administration de la Confédération. Je pense qu’en montrant l’exemple au sein même de l’Etat, nous n’aurons pas besoin d’imposer des quotas.
Votre objectif de 25% de directrices au DFE d’ici à 2013 est-il toujours d’actualité?
Oui, bien sûr!
Qu’est-ce qui différencie un homme d’affaires d’une femme d’affaires?
Il ne faut pas généraliser, mais j’ai pu constater que les femmes travaillent davantage en équipe. Elles recherchent un équilibre qui motive les employés. Certains hommes agissent de manière plus individualiste. Bien sûr, il existe aussi certaines businesswomen qui ne manquent pas de se faire remarquer par leur égoïsme.
Quelles sont les autres qualités propres aux dirigeantes?
Elles préfèrent résoudre les problèmes et trouver des solutions tandis que leurs collègues masculins accordent davantage d’importance au pouvoir que confère une fonction.
Et les mères sont-elles de meilleurs managers?
Je pense effectivement que les femmes et en particulier les mères sont plus capables de gérer plusieurs problèmes en même temps. Je me rappelle notamment un événement durant lequel la pluie a commencé à tomber. Les femmes présentes et moi-même avons pris les chaises, les avons rentrées afin de pouvoir continuer le meeting. Pendant ce temps, les hommes regardaient le déluge arriver en se demandant ce qu’il fallait faire. Sans bouger!
Pourquoi les femmes ont-elles tendance à cacher leurs ambitions?
Les raisons sont certes multiples, mais il se peut qu’une carrière rapide nuise au couple. Le partenaire doit accepter, mieux encore soutenir, les ambitions de sa compagne.
On vous décrit comme une femme puissante et influente. Vous aimez ces qualifications?
J’apprécie le pouvoir car il permet d’influencer les choses. Mais maintenant que je l’ai, je ne m’en occupe plus. Je ne cherche pas non plus à en avoir davantage. Si j’ai souhaité avoir ce pouvoir, ce n’était pas pour flatter mon ego mais pour l’utiliser afin de mener à bien des projets pour la société et améliorer le bien-être de la communauté.
Quel autre type de pouvoir aimeriez-vous avoir un jour?
Je me verrais éventuellement dans une organisation internationale telle que l’OMC ou l’OCDE, si je peux accéder à une position qui bénéficie d’une certaine influence. Mais une nouvelle fonction doit avant tout m’intéresser. Je ne changerais pas juste pour avoir davantage de pouvoir.
Vous décririez-vous comme quelqu’un d’ambitieux?
Oui. Mais ce que j’aime avant tout, c’est le changement et les nouveaux challenges. Rester des années à faire le même travail dans le but de faire carrière ne me ressemble pas.
Avez-vous déjà ressenti de la résistance de la part de vos interlocuteurs parce que vous êtes une femme?
Quand je suis devenue présidente du PDC, je me suis retrouvée face à des hommes d’affaires. Au début ils vous scrutent et il faut les convaincre. C’est plus dur pour une femme car le scepticisme est souvent de mise. Mais une fois que vous avez acquis le respect de vos interlocuteurs, il n’y a plus de différence.
Au fait, vous préférez que l’on vous appelle madame le ministre ou madame la ministre?
Cela m’est égal. Je ne me définis pas par le pronom. Mais si je devais vraiment choisir j’aurais une petite préférence pour madame LA ministre. B
Les 30 femmes qui font l’économie romande
L’interview de la conseillère fédérale Doris Leuthard a été réalisée dans le cadre de notre quatrième édition consacrée aux 30 femmes qui font l’économie romande. Une édition spéciale qui sera publiée dans Bilan le 4 juin prochain.
L’opération consiste à présenter des profils de femmes comme des cheffes d’entreprise ou des managers qui siègent ou ont le potentiel de siéger dans plusieurs conseils d’administration. Des profils, qu’ils soient académiques ou atypiques, qui propulsent la Suisse romande vers le futur.
Photo: Doris Leuthard au Palais fédéral à Berne, le 19 novembre 2007 / © DUKAS/Tomas Wuethrich