L’accès au capital qu’apporte le microcrédit à la moitié de l’humanité qui vit avec moins de 2 dollars par jour ne leur sert plus seulement à survivre, mais à entreprendre.#Par Fabrice Delaye - Bilan No.248 - 23.04.2008
Une poignée de sociétés suisses pionnières sont parvenues à guider le tiers des fonds privés qui s’investissent dans cette microfinance mondiale. Elles réinventent le capitalisme de l’intérieur.
Genève, capitale mondiale de la gestion de fortune pour les riches, peut-elle aussi devenir celle de la microfinance destinée aux pauvres? Aussi surprenant que cela puisse paraître, la question n’a rien d’anodin, d’autant que, en octobre prochain, il se déroulera dans la cité du bout du lac le premier World Microfinance Forum.
Pour souligner encore l’importance que prend Genève dans la microfinance, il suffit de relever que le plus grand fonds privé en microcrédit du monde, BlueOrchard,s’y est implanté. Qu’Oasis, le premier fonds de capital-risque destiné aux entrepreneurs sociaux, vient d’y prendre son envol. Et c’est toujours de cette ville que des consultants comme Covalenceou Marc Pfitzer chez FSG (lire encadré) mesurent ou révolutionnent la responsabilité sociale dans les gran- des entreprises. De plus, la Fondation Schwab, l’une des deux grandes fondations d’entreprenariat social, a également pris ses quartiers dans la cité (lire encadré en page 46).
Quant à la Suisse, elle n’est pas en reste. Si on ajoute aux fonds levés par BlueOrchard ceux du consultant en microfinance genevois Symbiotics,ceux de Finethicà Lausanne et ceux de Respons-Abilityà Zurich, cela représente le tiers des actifs privés mondiaux investis dans le microcrédit qui est géré depuis notre pays.
Le point de départ de la philanthropie
Tout a commencé par un élan philanthropique, par un enthousiasme envers le «capitalisme social» de la part de personnes fortunées et de family offices. C’est d’ailleurs auprès de ces derniers que BlueOrchard parvient à ses débuts à lever près de 10 millions de dollars au travers de la Banque Dexia. BlueOrchard, qui gère aujourd’hui 700 millions de dollars et probablement 1 milliard d’ici à la fin de l’année, compte parmi ses administrateurs Martin Velasco (lire son portrait dans Bilan N° 243). Après avoir créé sa Fondation Infantia en 2000, ce business angel s’oriente ensuite vers l’entreprenariat social, autrement dit la transformation en activité rentable et donc durable de microbusiness. Dans l’Atlas marocain, un centre social soutenu par Infantia est par exemple devenu une entreprise commerciale de produits au miel et aux huiles essentielles. Au Kenya, des jeunes filles éduquées grâce au support de la Fondation Sumerian, une autre entreprise de Martin Velasco, préparent le lancement d’une marque de mode mondiale, Johari.
Mais si la philanthropie sert de fonds d’amorçage à ces initiatives, la grande différence entre les oeuvres caritatives et ce nouveau capitalisme tient au fait qu’il est précisément capitaliste. «En créant des entreprises durables, on passe d’une logique de dons à un cercle vertueux qui, lui, permet de sortir des millions de gens de la misère alors que les dons ne font que soulager», appuie Martin Velasco. «La moitié de l’humanité subsiste dans une économie non officielle», poursuit Jean-Philippe de Schrevel,cofondateur de BlueOrchard. «Personne n’a pensé que cela puisse devenir un secteur d’activité. Personne n’avait prévu que ces gens extrêmement pauvres allaient devenir des entrepreneurs quand ils ont accès au capital.» Des démonstrations, il n’en manque pas.
La Grameen Bank, créée par Muhammad Yunusau Bangladesh il y a trente ans, n’est ainsi plus seulement une institution de microcrédit, mais une véritable holding qui gère des hôpitaux bon marché, un réseau de téléphonie mobile en collaboration avec l’opérateur norvégien Télénor et produit même avec Danone des yaourts enrichis en nutriments pour la croissance des enfants. Quelques grandes entreprises découvrent aussi que, à la condition de s’adapter aux règles de cette autre forme de capitalisme, les pauvres sont une opportunité. Quant aux investisseurs, ils s’aperçoivent qu’ils peuvent réaliser des opérations aussi charitables que rentables en ouvrant l’accès au capital. Le business remplace progressivement le charity-business, le microcrédit devient macroéconomie.
La sophistication financière du secteur
En aval des institutions de microcrédit, les entrepreneurs sociaux créent des PME en utilisant tous les instruments classiques de l’économie de marché pour vendre leurs produits dans le secteur concurrentiel. En amont, les gérants de fonds en microcrédit atteignent un degré de sophistication financière tel qu’ils utilisent les instruments financiers les plus pointus des marchés de capitaux comme le private equity et même les CDO (collateralized debt obligations). C’est à ce niveau que les fonds gérés à Genève apportent leur valeur ajoutée.
Rien ne souligne autant cette évolution que le recours à des CDO, devenus pratiquement synonymes de la crise financière qui frappe les grandes banques. Ces outils, qui servent à saucissonner des dettes pour les revendre en paquets, par tranches de risques, ont tellement dilué le risque des subprime américains que les banques ne savent plus où il est. Pourtant, Jack Lowe, directeur de BlueOrchard, comme Vincent Dufresne, un des managers de Symbiotics, s’entêtent à considérer les CDO comme un excellent instrument. A condition de les utiliser avec bon sens.
Classiquement, les gérants comme BlueOrchard ou les consultants comme Symbiotics, qui attirent de l’argent institutionnel vers le microcrédit, empruntent et prêtent à court terme. Le rendement en dollars des fonds prêtés par BlueOrchard est compris entre +1% et +2% au-dessus du LIBOR à six mois. En dépit du fait que l’idée de prêter de l’argent à des gens extrêmement pauvres aille contre l’adage «on ne prête qu’aux riches», les emprunteurs du microcrédit ont pu démontrer globalement un historique de remboursement extraordinaire, de l’ordre de 99% et plus.
Grace à cela, le microcrédit peut se refinancer à plus long terme. Les CDO ont une maturité de cinq ans et paient, dans le cas de BlueOrchard, entre 0,45% de plus par rapport au taux de référence (le swap rate) pour la tranche la moins risquée et jusqu’à 12% pour la plus risquée. Cela génère des rendements concurrentiels qui captent l’attention des investisseurs institutionnels. A côté de caisses de pension comme TIAA-Cref aux Etats-Unis ou ABP en Hollande, on voit maintenant des fonds réputés hautement spéculatifs comme Blackstoneà New York ou Legatum à Dubaï investir dans le microcrédit.
«S’ils se lancent dans ce type d’investissement, c’est que la dynamique du microcrédit est fortement décorrélée des autres produits financiers, explique Jack Lowe. Et avec 36 pays dans le cas de BlueOrchard, la diversification géographique diminue les risques.» A cela s’ajoute que, contrairement aux CDO qui ont plombé les grandes banques, les gérants de microcrédits n’ont pas mélangé toutes sortes de dettes (subprime, cartes de crédit, etc.) mais ils ont gardé des produits homogènes. Un principe qui démontre la différence essentielle entre cette nouvelle forme de capitalisme et l’ancienne.
Des profits décents plutôt que maximums
«Nous recherchons un retour financier décent, pas la maximisation du profit, précise Jean-Philippe de Schrevel. Il n’est pas question d’aller chercher des rendements de plus de 20%, si cela doit se faire au détriment de la dimension sociale.»
Lui-même reconnaît que «la ligne est fine». Comment garantir alors que cette ligne ne sera pas franchie? La réponse tient principalement dans l’état d’esprit qui règne au sein des institutions de microcrédit et de manière générale chez les entrepreneurs sociaux. De ce point de vue, Cléa et Nora Rupp, deux Lausannoises de respectivement 22 et 26 ans, sont emblématiques. Après une rencontre avec une ONG béninoise, elles se sont mis en tête de s’attaquer au problème du trafic d’enfants dans les campagnes de ce pays. Avec 2000 francs provenant de dons, leur association, Enfants des collines, est parvenue en une année à aider une centaine de femmes à développer leurs activités grâce à l’accès au microcrédit. «Le fait qu’il y ait une rotation des fonds, entre les remboursements et les nouveaux prêts, a un effet démultiplicateur. C’est crucial pour une petite ONG», explique Cléa Rupp.
«Il y a une impulsion énorme depuis quatre ou cinq ans, en particulier de la part des jeunes générations», analyse Ernst Brugger, vieux routier de l’entreprenariat social et cofondateur de BlueOrchard. Il a par ailleurs créé l’indice de durabilité environnementale et sociale utilisée aujourd’hui par Dow Jones et a encore cofondé avec Stefan Schmidheinyl’une des premières fondations d’entreprenariat social, Avina.
Cette évolution des mentalités, Jean-Philippe de Schrevel et Vincent Dufresne l’ont également remarquée: ils enregistrent de plus en plus de candidatures de détenteurs de MBA pour rejoindre BlueOrchard ou Symbiotics. Cet engouement tient à deux facteurs pour Ernst Brugger. «D’une part, la remise en cause vers le milieu des années 1990 des modes d’aide au développement étatique et le succès croissant de modèles commerciaux inspirés par le microcrédit. D’autre part, on a découvert que si la globalisation créait une opportunité énorme, elle recèle un risque-tout aussi grand si elle n’est pas équilibrée avec la responsabilité environnementale et sociale.»
«Je suis un capitaliste!»
Partant de ce constat, les entrepreneurs sociaux ne disent pas qu’un autre monde est possible, pour finalement se tourner vers l’Etat comme les altermondialistes, mais que le capitalisme peut être amélioré. Le professeur d’économie Muhammad Yunus tout comme Jack Lowe, ex-entrepreneur en série de boîtes high-tech et ex-banquier d’affaires, affirment en choeur: «Je suis un capitaliste!» Ce n’est pas un hasard si les promoteurs les plus enthousiastes de l’entreprenariat social sont des figures de la libre entreprise comme Klaus Schwab ou les fondateurs d’eBay. Leur capitalisme refuse qu’une entreprise n’ait qu’un but de maximisation du profit, mais il n’exclut pas les bénéfices qui servent à attirer des investisseurs ou à investir dans la croissance.
Cette dépolitisation du capitalisme débouche sur deux paradoxes. Ce sont les gouvernements les plus étatistes, comme celui de Daniel Ortega au Nicaragua, la junte birmane ou le Gouvernement vietnamien qui mettent le plus d’obstacles au microcrédit. Dans les pays où le microcrédit a bien fonctionné, les institutions qui l’ont développé deviennent de véritables géants et tombent sur les problèmes de croissance des entreprises classiques.
Un boom sans précédent
La croissance de la microfinance à partir de Genève s’explique aussi par la dynamique propre du secteur. Dans un rapport récent*, les experts de la Banque mondiale évoquent un «boom sans précédent» avec un triplement du capital étranger investi après l’établissement de pas moins de quarante fonds de microfinance au cours des trois dernières années. «Le secteur du microcrédit connaît une croissance de 40% à 50% par an depuis vingt ans», confirme Jack Lowe. «Il y a entre 5000 et 10′000 institutions de microcrédit dans le monde dont environ 300 sont d’ores et déjà rentables. Mais près d’une centaine le deviennent chaque année», poursuit Jean-Philippe de Schrevel.
La Banque mondiale affirme aussi l’intérêt croissant des acteurs financiers classiques pour ce secteur. «Depuis 2005, Citigroup a établi un groupe microfinance qui est parvenu à mettre au point des instruments de couverture des risques de change qui sont largement utilisés», écrivent ses experts. Morgan Stanley construit actuellement une unité de banque d’affaires pour offrir ses services aux institutions de microfinance. Enfin, on assiste à l’arrivée du private equity.
«De nombreuses institutions de microcrédit ont besoin de fonds propres. Cela en raison de leur développement vers la Chine et l’Asie centrale ou en raison de la nécessité d’adapter leurs ratios d’endettement pour répondre aux exigences des banques centrales. De plus, des ONG se transforment en sociétés anonymes», explique Jean-Philippe de Schrevel. Lui-même vient de créer un fonds de private equity qui achève une première levée de fonds de 35 millions de dollars. «Il investira soit dans les fonds de private equity créés par des réseaux comme Accion ou Finca en Amérique latine, soit pour prendre une participation directe dans des institutions.»
Cette financiarisation du microcrédit ne va pas sans controverses. L’IPO de Compartamos réalisé par Credit Suisseau Mexique a, par exemple, fait craindre que des sociétés ne perdent leur dimension sociale. C’est d’autant plus critique que la mesure de l’impact social est difficile à mesurer. Les coûts de main-d’oeuvre du microcréfit représentent 80% des intérêts perçus. Les institutions ne souhaitent donc pas les alourdir en mettant en place des indicateurs qu’il faudra gérer. Pour la même raison, «certaines zones de campagne ne sont souvent pas couvertes», comme l’observe Cléa Rupp.
Mais chez BlueOrchard, on voit plutôt cela comme une opportunité de croissance. Rien qu’avec un encours de 20 milliards de dollars, le microcrédit et l’entreprenariat social qui en découle se sont en effet affirmés comme de puissants leviers. Sur le plan anecdotique, Jack Lowe témoigne: «Depuis trois ans et demi, je retourne chaque année voir le même agriculteur au Salvador. La première année, il abattait un cochon par jour, maintenant c’est dix. Il a pu embaucher un employé, équiper sa maison d’un toit puis d’une douche et envoyer deux de ses cinq enfants à l’école.» Sur le plan économique, il observe encore que le montant moyen des prêts est passé aujourd’hui de 300 à 350 dollars, alors que quand Muhammad Yunus a commencé il s’élevait de 10 à 15 dollars. Tout le monde est unanime sur la forte dimension entrepreneuriale que les femmes ont principalement apportée, une fois l’accès au capital ouvert.
L’ironie de l’histoire est que ce boom de la microfinance et de l’entreprenariat social intervient parallèlement à une crise financière dont l’origine est justement d’avoir prêté aux pauvres américains, qualifiés pour cette raison de subprime. En faisant le pari cynique que, s’ils ne pouvaient pas honorer leurs emprunts, les banques se saisiraient de leurs maisons dont la valeur aurait dû s’apprécier. Les UBSet consorts se sont fourvoyés. Vis-à-vis de cela, la réforme du capitalisme de l’intérieur entreprise par un Ernst Brugger, un Jean-Philippe de Schrevel ou un Klaus Schwab apparaît comme une chance pour la Suisse. Mais rien n’est gagné, comme le rappelle le transfert aux Etats-Unis du Virtual Microfinance Market développé en 2001 à Genève.
* «Foreign Capital Investment in Microfinance», Xavier Reille, Sarah Foster CGAP, février 2008.
Photo: Coiffeur à Jamalpur, Bangladesh / © Michael Foley/CGAP Microfinance Photography Contest 2007
Photo: Femmes du village de Patharchapri, Bengale occidental, Inde / © Tapas Banerjee/Lauréat du CGAP Microfinance Photography Contest 2007