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«Le microcrédit est à la banque ce que Google est à Internet»

Lundi, juillet 7th, 2008

Fondateur du site financier The Screener, puis du consultant des caisses de pension Fundo, Jacques Grivel a créé Finethic pour investir dans le microcrédit.# Bilan No.248 - 23.04.2008

Des fondateurs d’eBay à Microsoft, on ne compte plus les entrepreneurs high-tech qui investissent dans la microfinance. Vous adaptez cette mode en Suisse?
Ce n’est pas une mode. La microfinance, c’est pour la première fois la possibilité d’inclure les deux tiers de l’humanité dans la croissance. C’est quelque chose de nouveau qui va au-delà de faire du bien. Les entrepreneurs sont curieux, et sans technologie il n’y aurait pas de microfinance. Peut-être constatent-ils que le microcrédit est à la banque ce que Google est à Internet.

Comment cela?
Nous sommes au début d’un cycle d’investissements. En outre, comme dans la technologie, tout le monde démarre dans la microfinance sur un pied d’égalité. Prenez Finethic, en dix-huit mois nous avons levé 80 millions de francs et investi 50. Au Tadjikistan ou en Bolivie, votre armée d’analystes et votre abonnement à Bloomberg ne vous servent plus à rien. Nous y sommes à égalité avec les géants comme Goldman Sachs.

Comment interprétez-vous l’intérêt de ces grandes banques pour la microfinance?
Le microcrédit est une nouvelle classe d’actifs simple à comprendre et qui remet la finance au service de l’économie. Sur dix-huit mois, nous avons 10% de rendement, avec pas un mois négatif et une volatilité archifaible. C’est un investissement qui va intéresser les caisses de pension et même les Etats.

Photo: Jacques Grivel à Lausanne, le 20 févier 2007 / © Patrick Martin

Klaus Schwab, champion des entrepreneurs sociaux

Lundi, juillet 7th, 2008

A Genève, la Fondation Schwab est, à côté de celle d’Ashoka et d’Accumen aux Etats-Unis, l’une des plus grandes institutions apportant son support aux entrepreneurs sociaux.# Bilan No.248 - 23.04.2008

Pourquoi Klaus Schwab, le champion des grandes entreprises dont il rassemble les leaders chaque année à Davos, s’est-il pris de passion pour ces entrepreneurs qui ne courent pas après les profits?

Pratiquement, c’est sa rencontre avec Muhammad Yunus qui a mis trente ans pour faire émerger la Banque Grameen.

Cette rencontre a suggéré à Klaus Schwab que le levier du World Economic Forum pouvait être un accélérateur pour ces entrepreneurs attachés à utiliser les moyens du business pour résoudre des questions sociales. Depuis ses débuts en 2000, la Fondation Schwab a ainsi sélectionné 140 personnes dans quarante pays. Elle ne leur fournit pas de fonds mais une visibilité et une étiquette de sérieux qui parfois leur ouvrent les portes des universités.

L’entreprenariat social s’est hissé en tête d’agenda des plus prestigieuses universités. C’est ce thème qui rassemble le plus d’adhérents parmi les clubs de Harvard, puis la finance et le marketing. L’ex-directrice de la Fondation Schwab, qui vient de partir enseigner le social entrepreneurship à Columbia, a d’ailleurs dû refuser du monde. En Europe, l’INSEAD, Oxford et de plus en plus de hautes écoles introduisent des formations en social entrepreneurship, la Suisse constituant à ce niveau une malheureuse exception.

Heureusement, les initiatives des entrepreneurs sociaux suisses compensent ce retard institutionnel. A commencer par celle de la Fondation Schwab grâce à laquelle les soixante entrepreneurs sociaux qu’elles avaient identifiés en 2005 avaient pu lever plus de 80 millions de dollars de la part d’investisseurs. La fondation a aussi pu identifier en Suisse une vingtaine d’entrepreneurs sociaux correspondant à ses critères au cours des trois dernières années.

Il reste à Klaus Schwab à réussir la partie la plus difficile de la tâche qu’il s’est confiée: Convaincre les grands patrons. L’histoire de l’un des entrepreneurs sociaux qu’il a identifié devrait l’y aider. David Green et ses associés indiens d’Aravind sont parvenus à diminuer le prix des lentilles intraoculaires de 150 dollars à moins de 4 dollars. Grace à cela, ils se sont emparés de 10% du marché mondial. Les entrepreneurs sociaux n’ont peut-être pas que le profit en tête, mais ceux que sélectionne la Fondation Schwab sont des concurrents sérieux. Ils ont un capital de sympathie et un enthousiasme à l’interne qu’aucun stage de motivation ne peut rêver d’atteindre. Ils sont innovants et moins chers. En les identifiant aujourd’hui, Klaus Schwab prépare les générations qui assisteront demain au Forum de Davos.

Photo: Klaus Schwab / © Remi Steinegger/swiss-image.ch

En Tanzanie, sur les traces du capitaliste-philanthrope Bill Gates

Lundi, juillet 7th, 2008

Le créateur de Microsoft a fait de l’éradication de la malaria sa priorité.#Par Fabrice Delaye, envoyé spécial en Tanzanie - Bilan No.248 - 23.04.2008

En Tanzanie, sa fondation et ses partenaires expérimentent des mécanismes d’accès aux soins basés sur l’économie de marché. Reportage.

Les attractions sont rares à Pandambili, un village de trois mille habitants à 250 kilomètres à l’ouest de Dar es- Salaam. Ce jour-là, une foule qu’on dirait composée exclusivement d’enfants (la moyenne d’âge est de 17 ans en Tanzanie) attend impatiemment un spectacle typique de l’Afrique éternelle, mais aussi du nouveau visage de l’aide humanitaire dessiné et subventionné par des milliardaires comme Bill Gates. Pendant une heure, acrobates et danseurs vont exécuter au rythme des tam-tams ce qui est ici une publicité.

Lorrayne Ward, qui dirige ce projet pour la Fondation Clinton, une ONG partenaire de Gates, appelle cet exercice du «social marketing». Elle explique qu’il s’agit de communiquer les vertus du nouveau médicament antimalaria Coartem produit par Novartiset choisi par la Tanzanie, comme de nombreux pays africains, pour lutter contre une maladie qui tue chaque année un million de personnes. Elle ajoute qu’il s’agit bien de promouvoir la vente de ce remède, pas sa distribution gratuite. Dans le district de Kongwa, où se trouve Pandambili, et dans celui voisin de Maswa, le choix a en effet été pris d’expérimenter sa distribution à travers l’économie locale afin d’accélérer sa diffusion. «Les gens ne valorisent pas quelque chose qui est donné», affirme Lorrayne Ward. Certes, mais est-il possible de vendre un médicament issu de la recherche il y a seulement quatre ans à des gens qui vivent avec moins d’un dollar par jour?

Dans l’échoppe d’Happy Jeremiah, au chef-lieu du district de Kongwa, les raisons de ce recours aux mécanismes de l’économie de marché s’éclairent. Sa pharmacie est une duka la dawa baridi. Une dénomination qui signifie qu’elle n’a pas le droit de vendre de médicaments prescrits par un médecin, mais seulement ceux autorisés pour l’automédication. En Tanzanie, les vraies pharmacies sont rares alors que les «duka» sont présentes dans presque chaque village. Les districts de Kongwa et Maswa en comptent 8000. Dans une région où 50% de la population habite à plus de 4 kilomètres d’un centre de soins, où le principal mode de transport reste la marche, la proximité de ces officines est la première raison qui a motivé l’agence tanzanienne du médicament à les autoriser à commercialiser depuis l’automne dernier le Coartem ou Alu, comme l’appellent les Tanzaniens.

Pour parvenir à un prix acceptable pour la population pauvre de Kongwa, tous les partenaires ont consenti des efforts financiers. Novartis commercialise le traitement environ 8 dollars. Ce prix d’usine a coûté globalement 50 millions de francs à l’entreprise en 2006, selon son président, Daniel Vasella. Il est ensuite subventionné par la Fondation Clinton et son bailleur de fonds, la Fondation Gates, à hauteur de 90% à la livraison chez le grossiste tanzanien. Au bout de la chaîne, le traitement sera commercialisé 1200 shillings, soit environ 1 franc pour l’adulte, et 500 shillings (40 centimes) pour les enfants de moins de 5 ans.

A l’hôpital du district de Kongwa, le Dr Mezkizedeck Kongola, coordinateur malaria de la région, est formel à propos des premiers résultats de cette expérience. «Si vous étiez venu il y a six mois, vous auriez constaté que notre service de pédiatrie était encombré, avec deux, voire trois femmes et leurs enfants atteints de malaria par lit, contre une aujourd’hui.» A Dar es-Salaam, devant l’entrepôt du PSI, une ONG où transite le Coartem produit en Inde, Romanus Mtung’e, directeur du programme, affirme que les livraisons ont augmenté de 50% au Kongwa depuis le début du projet. «Cela tient largement à la motivation des vendeuses des duka la dawa baridi», justifie Lorrayne Ward.

Ex-couturière, Happy Jeremiah explique avoir reçu une formation afin de conseiller des patients qui, selon elle, demandent encore souvent des médicaments plus connus, mais moins efficaces, comme la chloroquine. A Mikumi, une autre bourgade de la région, Yuni Sojale, qui tient une «duka» depuis six mois, est plus précise. Elle explique que la marge de son échoppe est d’environ 50% sur le Coartem. Ce n’est pas étranger aux 40 dollars de revenu mensuel qu’elle dit gagner quand elle n’en touchait que 20 en tant qu’infirmière débutante, même si elle travaille maintenant douze heures par jour, sept jours sur sept.

Selon les premières évaluations de la Fondation Clinton, l’expérience commercialo- humanitaire du Kongwa fonctionne. Le taux de patients ayant accès au Coartem est 30 fois plus élevé dans les deux districts pilotes qu’ailleurs. Dans un pays dont 17% des dépenses de santé sont absorbées par la malaria, ce modèle semble suffisamment prometteur pour que le Ministère tanzanien de la santé envisage de l’étendre à tout le pays. La Fondation Clinton prépare son extension au Rwanda et à l’Ouganda voisins.
En dépit de ce qui apparaît comme un succès, on reste surpris par le profil bas qu’adopte la Fondation Gates. Pas le moindre logo ni même de représentants directs en Tanzanie. Selon Tachi Yamada, président du programme santé de la fondation, la raison est, là encore, économique. La Fondation Gates agit comme un fonds de fonds pour ONG, mettant en concurrence les projets.

Ayant multiplié ces initiatives qui vont de la mise au point d’un vaccin à la distribution de moustiquaires, cette approche a suscité des vocations dans d’autres fondations. Elles ouvrent l’espoir d’un véritable recul de la malaria en Afrique. A elle seule, la Fondation Gates a dépensé plus de 1,2 milliard de ses 30 milliards de dollars de fortune (à fin 2006) pour lutter contre l’infection. Ces efforts ont même conduit Bill Gates à s’enthousiasmer récemment sur la possible éradication de la maladie. Cependant, en lisant le tableau qui récapitule les infections dont souffrent les 25 enfants admis la nuit dernière à l’hôpital régional de Morogoro, on est ramené à la brutale réalité de l’ampleur de ce qu’il reste à entreprendre pour soigner l’Afrique de ses maux.

Contrairement au Kongwa, il n’y a pas de programme de distribution commerciale subventionnée du Coartem dans cette ville, capitale de la deuxième plus grande région de Tanzanie. Ici, les enfants accompagnés par leurs mamans s’entassent encore à deux ou trois par lit. En tête des admissions, on trouve la malaria et, juste derrière, la pneumonie. Le Dr Opaliba, qui dirige ce service, explique que de nombreux enfants souffrent simultanément des deux mortelles infections.

Des obligations triple A pour sauver dix millions de vies
Pourtant, dans cet hôpital, d’autres projets sont menés qui alimentent l’espoir. Ici le partenaire de la Fondation Gates est GAVI, l’alliance globale pour la vaccination et l’immunisation créée en 2000 lors du Forum de Davos. Elle coordonne, depuis Genève, les efforts en termes de vaccinations de l’OMS, de l’Unicef, des producteurs de vaccins et d’ONG.

Directeur de l’hôpital de Morogoro, le Dr Meshak Massi explique que le taux de couverture pour les vaccins de routine (polio, tétanos, etc.) était tombé à 40% en Tanzanie dans les années 1990 avant de remonter à 80% grâce aux efforts du gouvernement, puis à 90% dans le pays, et même 93% dans sa région grâce au soutien de GAVI. «Les cas de rubéole sont devenus si rares que les jeunes médecins n’en ont pratiquement vu aucun.» Or, au-delà du dévouement exemplaire des personnels de santé tanzaniens, ce résultat que GAVI reproduit dans d’autres pays est dû paradoxalement aux marchés financiers.

Porte-parole de GAVI, Dan Thomasexplique que, afin de pouvoir mobiliser rapidement des fonds et vacciner sans attendre les populations, «l’alliance a convaincu certains pays donateurs d’adopter, en 2006, un mécanisme connu sous le nom d’International Finance Facility for Immunisation». Il consiste à lever immédiatement les montants de l’aide future à la vaccination grâce à l’émission d’obligations sur les marchés financiers.

Gagés sur des engagements de vingt ans comme celui de 2,4 milliards de francs du Royaume-Uni ou celui de 748 millions de l’Italie, ces titres sont notés triple A comme des bons du trésor. Ils ont dégagé 1 milliard de francs lors de la première émission et encore 223 millions en mars dernier au Japon. Une première émission grand public est prévue cet été. Au total, ce sont 4 milliards que GAVI va mobiliser entre 2006 et 2015 afin d’avancer les campagnes de vaccinations pour sauver dix millions de vies, dont la moitié d’enfants.

Des dons pour garantir un marché aux industriels
Malheureusement, la pneumonie, dans les formes qui touchent les populations de Tanzanie, n’est, elle, pas vaccinable aujourd’hui. Pour y pallier, GAVI prévoit d’introduire un autre mécanisme économique. Cette fois, il s’agit d’encourager les industriels à investir dans des capacités de production de vaccins adaptés aux Africains.

L’Advanced Market Commitment, soutenu par la Fondation Gates, l’Italie, le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et la Russie à hauteur de 1,5 milliard, devrait apporter une garantie sur les prix des futurs vaccins à des producteurs comme Glaxo et Wyeth. Certains qu’il existe un marché, ces derniers seront motivés à investir dans des usines de nouveaux vaccins adaptés pour prévenir les diverses pneumonies africaines. Si le mécanisme est adopté en juin prochain par le conseil de GAVI, ces nouveaux vaccins pourraient être disponibles dans des pays comme la Tanzanie dès 2010.

Qu’elles se déroulent en amont sur les marchés financiers ou en aval au travers de la distribution commerciale, ces expériences de «capitalisme créatif», comme les a appelées Bill Gates lors du dernier Forum de Davos, changent profondément les mécanismes de l’aide humanitaire. Répondront-elles aux lancinantes questions du développement de l’Afrique? Il y a de bons indices, mais pas de garantie. Seule certitude: vu d’un service de pédiatrie en Tanzanie, il serait criminel de ne pas essayer. B

Photo: Hôpital Saint Kizito de Mikumi, Tanzanie, le 15 avril 2008 / © Sala Lewis

Le capitalisme selon Muhammad Yunus

Lundi, juillet 7th, 2008

Dans son nouveau livre*, le fondateur de la Banque Grameen fait du capitalisme le levier de la lutte contre la pauvreté. Bonnes feuilles.#Bilan No.248 - 23.04.2008

«Je crois en la liberté des marchés comme source d’inspiration et de liberté pour tous, non comme architecte de la décadence d’une petite élite. Les pays les plus riches du monde (l’Amérique du Nord, l’Europe, certaines parties de l’Asie) ont énormément bénéficié de l’énergie créatrice, de l’efficacité et du dynamisme que produit le marché.
J’ai consacré ma vie à apporter ces mêmes bénéfices aux populations les plus négligées: les pauvres parmi les pauvres, ceux auxquels les économistes et les hommes d’affaires ne pensent pas lorsqu’ils évoquent le jeu du marché. Mon expérience m’a montré que par sa puissance et son efficacité, le libre marché pourrait répondre à des problèmes comme la pauvreté et la dégradation de l’environnement. Mais il en sera incapable s’il doit être mis exclusivement et sans relâche au service de ses participants les plus riches.»

L’échec de l’Etat
«De nombreuses personnes pensent que si la liberté des marchés ne peut résoudre les problèmes sociaux, les gouvernements en ont le pouvoir. Alors que les entreprises ont vocation à répondre aux intérêts individuels, le gouvernement est supposé représenter les intérêts de la société dans son ensemble. Il semble donc logique de croire que le traitement des problèmes collectifs relève du champ de l’action gouvernementale. …

»Les gouvernements peuvent faire tant de choses pour répondre aux problèmes sociaux. Ils sont puissants; ils ont accès à pratiquement toutes les parties de la société; ils peuvent mobiliser d’immenses ressources en prélevant des impôts. Même les gouvernements des pays pauvres où les recettes fiscales sont modestes, ont accès à des financements internationaux sous forme de prêts à faible taux d’intérêt. C’est pourquoi il est tentant de confier aux gouvernements le soin de traiter les problèmes sociaux.

»Mais si une telle approche était efficace, ces problèmes seraient réglés depuis longtemps. Leur persistance montre clairement que les gouvernements ne peuvent, à eux seuls, apporter de réponse.

»Il y a à cela de nombreuses raisons. La première est que les gouvernements peuvent être inefficaces, lents, sensibles à la corruption, bureaucratiques, désireux de se perpétuer. Ce sont là les effets secondaires des avantages qu’ils présentent: leur taille importante, leur pouvoir, la portée de leur action les rendent aussi difficiles à manier qu’attractifs pour ceux qui veulent les utiliser dans leur propre intérêt.

»Les gouvernements se révèlent souvent meilleurs lorsqu’il s’agit de créer des choses que lorsqu’il convient de les supprimer parce qu’elles ne sont plus nécessaires ou qu’elles sont devenues un fardeau. La mise en place d’une institution se traduit par la création de droits acquis, notamment de postes de travail. C’est ainsi qu’au Bangladesh, les travailleurs dont l’unique tâche consistait à remonter les pendules des administrateurs du gouvernement ont conservé leurs postes et leurs salaires plusieurs années après la substitution de pendules électriques aux horloges mécaniques.»

La vague des entrepreneurs sociaux
«En posant que les entreprises doivent nécessairement rechercher un profit maximal, nous avons créé un monde qui ignore le caractère multidimensionnel de la nature humaine. L’activité économique demeure par conséquent incapable de répondre aux problèmes sociaux les plus pressants.

»Nous avons besoin de reconnaître la réalité de l’être humain et de ses multiples désirs. A cette fin, il nous faut créer un nouveau type d’activité économique poursuivant des buts autres que la maximisation du profit, une activité économique totalement dédiée à la résolution des problèmes sociaux et environnementaux. …

» Le social-business n’est pas une organisation charitable. C’est une entreprise au plein sens du terme. Elle doit couvrir ses coûts tout en atteignant son objectif social. Quand vous gérez une entreprise, votre mode de pensée et de travail diffère de ce qu’il serait si vous étiez à la tête d’une organisation charitable. Qu’un social-business soit d’abord une entreprise est ce qui permet de le définir et de qualifier son impact sur la collectivité.

»Dans le monde contemporain, de nombreuses organisations se concentrent sur la création de bénéfices sociaux. La majorité ne couvre pas l’ensemble de leurs coûts. Pour mettre en oeuvre leurs programmes, les organisations sans but lucratif et les ONG comptent sur les dons caritatifs, les subventions allouées par des fondations, les soutiens accordés par les gouvernements. La plupart de leurs dirigeants se consacrent à un travail digne d’éloges. Mais comme ils ne couvrent pas les coûts liés à leurs opérations, ils sont obligés de mobiliser une partie parfois très importante de leur temps et de leur énergie pour lever des fonds…

» Un social business peut ainsi être défini comme une entreprise qui ne réalise pas de perte et ne distribue pas de dividendes. Plutôt que d’être versés aux investisseurs, les profits réalisés par un social-business sont réinvestis dans l’entreprise. Ils permettront d’améliorer la situation des bénéficiaires du projet, ce au moyen de prix plus bas, de services de meilleure qualité, ainsi que d’une plus grande accessibilité.

» Pour un social-business, la rentabilité est importante. Partout où cela est possible, les social-business doivent faire des profits pour deux raisons: pour rembourser leurs investisseurs et pour soutenir la poursuite d’objectifs sociaux de long terme.

» Comme une entreprise classique, un social-business a besoin de prévoir son avenir. Dégager un profit permet à une entreprise d’élargir son horizon de diverses manières. En s’installant dans de nouvelles zones géographiques, en diversifiant les biens et les services offerts ou en améliorant leur qualité, en augmentant son effort de recherche et développement, en accroissant l’efficacité de son processus de production, en adoptant un marketing ou des méthodes de distribution innovantes de façon à toucher les couches les plus déshéritées de la population.» B

* Vers un Nouveau Capitalisme, Copyright Editions Jean-Claude Lattès, mars 2008.
Photo: Muhammad Yunus au palais de l’Elysée à Paris, le 31 mars 2008 / © Eric Feferberg/AFP

Comment le microcrédit se transforme en macroéconomie

Lundi, juillet 7th, 2008

L’accès au capital qu’apporte le microcrédit à la moitié de l’humanité qui vit avec moins de 2 dollars par jour ne leur sert plus seulement à survivre, mais à entreprendre.#Par Fabrice Delaye - Bilan No.248 - 23.04.2008

Une poignée de sociétés suisses pionnières sont parvenues à guider le tiers des fonds privés qui s’investissent dans cette microfinance mondiale. Elles réinventent le capitalisme de l’intérieur.

Genève, capitale mondiale de la gestion de fortune pour les riches, peut-elle aussi devenir celle de la microfinance destinée aux pauvres? Aussi surprenant que cela puisse paraître, la question n’a rien d’anodin, d’autant que, en octobre prochain, il se déroulera dans la cité du bout du lac le premier World Microfinance Forum.

Pour souligner encore l’importance que prend Genève dans la microfinance, il suffit de relever que le plus grand fonds privé en microcrédit du monde, BlueOrchard,s’y est implanté. Qu’Oasis, le premier fonds de capital-risque destiné aux entrepreneurs sociaux, vient d’y prendre son envol. Et c’est toujours de cette ville que des consultants comme Covalenceou Marc Pfitzer chez FSG (lire encadré) mesurent ou révolutionnent la responsabilité sociale dans les gran- des entreprises. De plus, la Fondation Schwab, l’une des deux grandes fondations d’entreprenariat social, a également pris ses quartiers dans la cité (lire encadré en page 46).

Quant à la Suisse, elle n’est pas en reste. Si on ajoute aux fonds levés par BlueOrchard ceux du consultant en microfinance genevois Symbiotics,ceux de Finethicà Lausanne et ceux de Respons-Abilityà Zurich, cela représente le tiers des actifs privés mondiaux investis dans le microcrédit qui est géré depuis notre pays.

Le point de départ de la philanthropie
Tout a commencé par un élan philanthropique, par un enthousiasme envers le «capitalisme social» de la part de personnes fortunées et de family offices. C’est d’ailleurs auprès de ces derniers que BlueOrchard parvient à ses débuts à lever près de 10 millions de dollars au travers de la Banque Dexia. BlueOrchard, qui gère aujourd’hui 700 millions de dollars et probablement 1 milliard d’ici à la fin de l’année, compte parmi ses administrateurs Martin Velasco (lire son portrait dans Bilan N° 243). Après avoir créé sa Fondation Infantia en 2000, ce business angel s’oriente ensuite vers l’entreprenariat social, autrement dit la transformation en activité rentable et donc durable de microbusiness. Dans l’Atlas marocain, un centre social soutenu par Infantia est par exemple devenu une entreprise commerciale de produits au miel et aux huiles essentielles. Au Kenya, des jeunes filles éduquées grâce au support de la Fondation Sumerian, une autre entreprise de Martin Velasco, préparent le lancement d’une marque de mode mondiale, Johari.

Mais si la philanthropie sert de fonds d’amorçage à ces initiatives, la grande différence entre les oeuvres caritatives et ce nouveau capitalisme tient au fait qu’il est précisément capitaliste. «En créant des entreprises durables, on passe d’une logique de dons à un cercle vertueux qui, lui, permet de sortir des millions de gens de la misère alors que les dons ne font que soulager», appuie Martin Velasco. «La moitié de l’humanité subsiste dans une économie non officielle», poursuit Jean-Philippe de Schrevel,cofondateur de BlueOrchard. «Personne n’a pensé que cela puisse devenir un secteur d’activité. Personne n’avait prévu que ces gens extrêmement pauvres allaient devenir des entrepreneurs quand ils ont accès au capital.» Des démonstrations, il n’en manque pas.

La Grameen Bank, créée par Muhammad Yunusau Bangladesh il y a trente ans, n’est ainsi plus seulement une institution de microcrédit, mais une véritable holding qui gère des hôpitaux bon marché, un réseau de téléphonie mobile en collaboration avec l’opérateur norvégien Télénor et produit même avec Danone des yaourts enrichis en nutriments pour la croissance des enfants. Quelques grandes entreprises découvrent aussi que, à la condition de s’adapter aux règles de cette autre forme de capitalisme, les pauvres sont une opportunité. Quant aux investisseurs, ils s’aperçoivent qu’ils peuvent réaliser des opérations aussi charitables que rentables en ouvrant l’accès au capital. Le business remplace progressivement le charity-business, le microcrédit devient macroéconomie.

La sophistication financière du secteur
En aval des institutions de microcrédit, les entrepreneurs sociaux créent des PME en utilisant tous les instruments classiques de l’économie de marché pour vendre leurs produits dans le secteur concurrentiel. En amont, les gérants de fonds en microcrédit atteignent un degré de sophistication financière tel qu’ils utilisent les instruments financiers les plus pointus des marchés de capitaux comme le private equity et même les CDO (collateralized debt obligations). C’est à ce niveau que les fonds gérés à Genève apportent leur valeur ajoutée.

Rien ne souligne autant cette évolution que le recours à des CDO, devenus pratiquement synonymes de la crise financière qui frappe les grandes banques. Ces outils, qui servent à saucissonner des dettes pour les revendre en paquets, par tranches de risques, ont tellement dilué le risque des subprime américains que les banques ne savent plus où il est. Pourtant, Jack Lowe, directeur de BlueOrchard, comme Vincent Dufresne, un des managers de Symbiotics, s’entêtent à considérer les CDO comme un excellent instrument. A condition de les utiliser avec bon sens.

Classiquement, les gérants comme BlueOrchard ou les consultants comme Symbiotics, qui attirent de l’argent institutionnel vers le microcrédit, empruntent et prêtent à court terme. Le rendement en dollars des fonds prêtés par BlueOrchard est compris entre +1% et +2% au-dessus du LIBOR à six mois. En dépit du fait que l’idée de prêter de l’argent à des gens extrêmement pauvres aille contre l’adage «on ne prête qu’aux riches», les emprunteurs du microcrédit ont pu démontrer globalement un historique de remboursement extraordinaire, de l’ordre de 99% et plus.

Grace à cela, le microcrédit peut se refinancer à plus long terme. Les CDO ont une maturité de cinq ans et paient, dans le cas de BlueOrchard, entre 0,45% de plus par rapport au taux de référence (le swap rate) pour la tranche la moins risquée et jusqu’à 12% pour la plus risquée. Cela génère des rendements concurrentiels qui captent l’attention des investisseurs institutionnels. A côté de caisses de pension comme TIAA-Cref aux Etats-Unis ou ABP en Hollande, on voit maintenant des fonds réputés hautement spéculatifs comme Blackstoneà New York ou Legatum à Dubaï investir dans le microcrédit.

«S’ils se lancent dans ce type d’investissement, c’est que la dynamique du microcrédit est fortement décorrélée des autres produits financiers, explique Jack Lowe. Et avec 36 pays dans le cas de BlueOrchard, la diversification géographique diminue les risques.» A cela s’ajoute que, contrairement aux CDO qui ont plombé les grandes banques, les gérants de microcrédits n’ont pas mélangé toutes sortes de dettes (subprime, cartes de crédit, etc.) mais ils ont gardé des produits homogènes. Un principe qui démontre la différence essentielle entre cette nouvelle forme de capitalisme et l’ancienne.

Des profits décents plutôt que maximums
«Nous recherchons un retour financier décent, pas la maximisation du profit, précise Jean-Philippe de Schrevel. Il n’est pas question d’aller chercher des rendements de plus de 20%, si cela doit se faire au détriment de la dimension sociale.»

Lui-même reconnaît que «la ligne est fine». Comment garantir alors que cette ligne ne sera pas franchie? La réponse tient principalement dans l’état d’esprit qui règne au sein des institutions de microcrédit et de manière générale chez les entrepreneurs sociaux. De ce point de vue, Cléa et Nora Rupp, deux Lausannoises de respectivement 22 et 26 ans, sont emblématiques. Après une rencontre avec une ONG béninoise, elles se sont mis en tête de s’attaquer au problème du trafic d’enfants dans les campagnes de ce pays. Avec 2000 francs provenant de dons, leur association, Enfants des collines, est parvenue en une année à aider une centaine de femmes à développer leurs activités grâce à l’accès au microcrédit. «Le fait qu’il y ait une rotation des fonds, entre les remboursements et les nouveaux prêts, a un effet démultiplicateur. C’est crucial pour une petite ONG», explique Cléa Rupp.

«Il y a une impulsion énorme depuis quatre ou cinq ans, en particulier de la part des jeunes générations», analyse Ernst Brugger, vieux routier de l’entreprenariat social et cofondateur de BlueOrchard. Il a par ailleurs créé l’indice de durabilité environnementale et sociale utilisée aujourd’hui par Dow Jones et a encore cofondé avec Stefan Schmidheinyl’une des premières fondations d’entreprenariat social, Avina.

Cette évolution des mentalités, Jean-Philippe de Schrevel et Vincent Dufresne l’ont également remarquée: ils enregistrent de plus en plus de candidatures de détenteurs de MBA pour rejoindre BlueOrchard ou Symbiotics. Cet engouement tient à deux facteurs pour Ernst Brugger. «D’une part, la remise en cause vers le milieu des années 1990 des modes d’aide au développement étatique et le succès croissant de modèles commerciaux inspirés par le microcrédit. D’autre part, on a découvert que si la globalisation créait une opportunité énorme, elle recèle un risque-tout aussi grand si elle n’est pas équilibrée avec la responsabilité environnementale et sociale.»

«Je suis un capitaliste!»
Partant de ce constat, les entrepreneurs sociaux ne disent pas qu’un autre monde est possible, pour finalement se tourner vers l’Etat comme les altermondialistes, mais que le capitalisme peut être amélioré. Le professeur d’économie Muhammad Yunus tout comme Jack Lowe, ex-entrepreneur en série de boîtes high-tech et ex-banquier d’affaires, affirment en choeur: «Je suis un capitaliste!» Ce n’est pas un hasard si les promoteurs les plus enthousiastes de l’entreprenariat social sont des figures de la libre entreprise comme Klaus Schwab ou les fondateurs d’eBay. Leur capitalisme refuse qu’une entreprise n’ait qu’un but de maximisation du profit, mais il n’exclut pas les bénéfices qui servent à attirer des investisseurs ou à investir dans la croissance.

Cette dépolitisation du capitalisme débouche sur deux paradoxes. Ce sont les gouvernements les plus étatistes, comme celui de Daniel Ortega au Nicaragua, la junte birmane ou le Gouvernement vietnamien qui mettent le plus d’obstacles au microcrédit. Dans les pays où le microcrédit a bien fonctionné, les institutions qui l’ont développé deviennent de véritables géants et tombent sur les problèmes de croissance des entreprises classiques.

Un boom sans précédent
La croissance de la microfinance à partir de Genève s’explique aussi par la dynamique propre du secteur. Dans un rapport récent*, les experts de la Banque mondiale évoquent un «boom sans précédent» avec un triplement du capital étranger investi après l’établissement de pas moins de quarante fonds de microfinance au cours des trois dernières années. «Le secteur du microcrédit connaît une croissance de 40% à 50% par an depuis vingt ans», confirme Jack Lowe. «Il y a entre 5000 et 10′000 institutions de microcrédit dans le monde dont environ 300 sont d’ores et déjà rentables. Mais près d’une centaine le deviennent chaque année», poursuit Jean-Philippe de Schrevel.

La Banque mondiale affirme aussi l’intérêt croissant des acteurs financiers classiques pour ce secteur. «Depuis 2005, Citigroup a établi un groupe microfinance qui est parvenu à mettre au point des instruments de couverture des risques de change qui sont largement utilisés», écrivent ses experts. Morgan Stanley construit actuellement une unité de banque d’affaires pour offrir ses services aux institutions de microfinance. Enfin, on assiste à l’arrivée du private equity.

«De nombreuses institutions de microcrédit ont besoin de fonds propres. Cela en raison de leur développement vers la Chine et l’Asie centrale ou en raison de la nécessité d’adapter leurs ratios d’endettement pour répondre aux exigences des banques centrales. De plus, des ONG se transforment en sociétés anonymes», explique Jean-Philippe de Schrevel. Lui-même vient de créer un fonds de private equity qui achève une première levée de fonds de 35 millions de dollars. «Il investira soit dans les fonds de private equity créés par des réseaux comme Accion ou Finca en Amérique latine, soit pour prendre une participation directe dans des institutions.»

Cette financiarisation du microcrédit ne va pas sans controverses. L’IPO de Compartamos réalisé par Credit Suisseau Mexique a, par exemple, fait craindre que des sociétés ne perdent leur dimension sociale. C’est d’autant plus critique que la mesure de l’impact social est difficile à mesurer. Les coûts de main-d’oeuvre du microcréfit représentent 80% des intérêts perçus. Les institutions ne souhaitent donc pas les alourdir en mettant en place des indicateurs qu’il faudra gérer. Pour la même raison, «certaines zones de campagne ne sont souvent pas couvertes», comme l’observe Cléa Rupp.

Mais chez BlueOrchard, on voit plutôt cela comme une opportunité de croissance. Rien qu’avec un encours de 20 milliards de dollars, le microcrédit et l’entreprenariat social qui en découle se sont en effet affirmés comme de puissants leviers. Sur le plan anecdotique, Jack Lowe témoigne: «Depuis trois ans et demi, je retourne chaque année voir le même agriculteur au Salvador. La première année, il abattait un cochon par jour, maintenant c’est dix. Il a pu embaucher un employé, équiper sa maison d’un toit puis d’une douche et envoyer deux de ses cinq enfants à l’école.» Sur le plan économique, il observe encore que le montant moyen des prêts est passé aujourd’hui de 300 à 350 dollars, alors que quand Muhammad Yunus a commencé il s’élevait de 10 à 15 dollars. Tout le monde est unanime sur la forte dimension entrepreneuriale que les femmes ont principalement apportée, une fois l’accès au capital ouvert.

L’ironie de l’histoire est que ce boom de la microfinance et de l’entreprenariat social intervient parallèlement à une crise financière dont l’origine est justement d’avoir prêté aux pauvres américains, qualifiés pour cette raison de subprime. En faisant le pari cynique que, s’ils ne pouvaient pas honorer leurs emprunts, les banques se saisiraient de leurs maisons dont la valeur aurait dû s’apprécier. Les UBSet consorts se sont fourvoyés. Vis-à-vis de cela, la réforme du capitalisme de l’intérieur entreprise par un Ernst Brugger, un Jean-Philippe de Schrevel ou un Klaus Schwab apparaît comme une chance pour la Suisse. Mais rien n’est gagné, comme le rappelle le transfert aux Etats-Unis du Virtual Microfinance Market développé en 2001 à Genève.

* «Foreign Capital Investment in Microfinance», Xavier Reille, Sarah Foster CGAP, février 2008.

Photo: Coiffeur à Jamalpur, Bangladesh / © Michael Foley/CGAP Microfinance Photography Contest 2007
Photo: Femmes du village de Patharchapri, Bengale occidental, Inde / © Tapas Banerjee/Lauréat du CGAP Microfinance Photography Contest 2007