Pour avoir su tirer parti de ses erreurs et des contraintes locales, le constructeur japonais est parvenu à devancer General Motors en termes de productivité et à rester le plus profitable des deux. Une belle façon de fêter ses 70 ans!#Par Jean-Louis Loubet, professeur d’histoire à l’Université d’Evry
Acte I.
En 2003, Toyota ravit le deuxième rang mondial des constructeurs à Ford, le père de l’industrie automobile mondiale. Alors que le trio des Big Three est mort après les malheurs répétés de Chrysler, on croyait le tandem des Big Two, General Motors et Ford, indétrônable. Qui pouvait supplanter ces deux groupes qui, depuis 1910, régnaient sans partage sur la planète automobile? Avec courtoisie, s’excusant presque, les dirigeants japonais ont fait remarquer que Ford n’avait pas comptabilisé dans sa production mondiale 2003 les résultats de Mazda (filiale à 33%) alors qu’eux-mêmes avaient pris soin d’ajouter leurs marques Hino et Daihatsu à leurs additions. Beau joueur ce Toyota qui, cette année-là, augmentait sa production de 7,8% quand Ford la baissait de 3,6%.
Acte II.
En cette année 2007, Toyota fête son 70e anniversaire et s’offre trois cadeaux: un bénéfice historique de 14 milliards d’euros, soit 20% de mieux que l’an passé, un objectif de près de 10 millions de véhicules produits en 2008, un objectif de près de 10 millions de véhicules vendus en 2009. Seule ombre au tableau: ce rang de leader mondial des ventes. Alors que, en décembre dernier, les chiffres donnent Toyota vainqueur, GM lui reprend en janvier la première marche sur le podium après la publication «officielle» des résultats: 9366 millions d’automobiles vendues pour le japonais contre 9369,524 pour l’américain empêtré depuis trois ans dans des difficultés inextricables. Malgré cette minime différence de près de 3500 véhicules, Toyota reste le meilleur, en termes de productivité et de rentabilité (lire encadré ci-contre).
La leçon est d’autant plus belle que Toyota n’a cessé d’apprendre de ses échecs aux Etats-Unis. Venu tardivement à l’automobile, en 1937, il commence par copier Airflow, une Chrysler. Rebaptisée AA, dotée d’un moteur V6 de 3,4 l, la première Toyota connaîtra 1404 exemplaires jusqu’à son arrêt en 1943. La guerre achève de briser le rêve automobile japonais. Ce n’est qu’au milieu des années 1950 que le constructeur japonais retourne aux Etats-Unis, cherchant les marchés porteurs que son archipel lui refuse. Il y débarque en 1957, créant la filiale Toyota Motor Sales pour vendre la Crown (1955), puis la Corona (1957). Deux petites voitures de 1500 et 1000 cm3. Les ventes tournent à la débâcle, sonnant le repli. L’entreprise a tout faux: produit, réseau, après-vente; rien ne marche.
Un échec qui sert de leçon
Il faut apprendre, toujours, avec humilité. Le come-back aura lieu entre 1965 et 1970. Plus question d’imposer une voiture japonaise au pays de l’automobile. Toyota revient avec des nouveautés et surtout des produits adaptés à ce marché. La Corona est désormais indestructible, même entre les mains d’un Américain. Mais surtout trois modèles bien compris: la Crown Deluxe, une berline V8, qui semble une vraie voiture de ce côté de l’Atlantique; le 2000 GT, un coupé sportif, que, publicité fabuleuse, payée au prix fort, James Bond himself va adopter; enfin un pick-up, base de la motorisation du pays des grandes plaines.
Toyota a tout compris de la clientèle locale. Ses produits sont vendus tout équipés car l’éloignement des usines interdit de proposer des options. Ce serait exiger des délais de livraison de plusieurs mois. Tandis que le réseau se construit, Toyota se fait un nom tout en bâtissant son renom. Servi par le choc pétrolier, le constructeur propose au moment le plus opportun, celui où l’Amérique rejette la voiture, boudant ses dinosaures à quatre roues, des voitures économiques, certes peu sexy mais tellement robustes.
La suite est connue. C’est une leçon d’américanisation, avec une réorganisation des ventes, TABC Inc. (1970), la création d’un centre technique, Toyota Technical Center (1977), puis d’un établissement de crédit, Toyota Motor Credit Co (1982). Dans le même temps, l’entreprise s’implante industriellement. Pour l’image et par respect, elle ouvre en 1984 avec GM une usine commune, Nummi, pour montrer ce que les Américains appelleront eux-mêmes «le système qui va changer le monde». Mais le coup de force est ailleurs, la construction progressive de huit usines nord-américaines dont les produits deviennent la coqueluche des clients: 21 modèles allant de 11′000 à 56′000 dollars, avec des éléments phares, la Corolla plus américaine que japonaise, le Tacoma qui a détrôné les pick-up de cow-boys, le RAV4, premier 4×4 à avoir tué la poule aux oeufs d’or de Detroit. Sans compter la Prius, élue North American Car 2004, vendue 22′000 dollars, à perte, mais qui fait croire au monde entier que la voiture verte existe.
Des Etats-Unis à l’Europe
Cette fois, il s’agit aussi, à travers une stratégie devenue mondiale, de séduire la récalcitrante Europe où une flopée d’industriels savent faire des voitures. Des vraies, vivantes et charmeuses, aux moteurs performants, aux tenues de route époustouflantes. Bref, de la technologie sur roues. Alors, le marché européen vaut bien quelques efforts: une belle usine en France qui masque toutes celles en construction dans l’ex-Europe de l’Est, une gamme moins fade avec l’emblématique Prius que les Européens ne font pas. Et tant qu’à faire, une image sportive pour jouer dans la cour des grands avec la création d’une écurie de formule 1, même si elle se traîne en queue de peloton depuis 2002 malgré ses 400 millions de budget annuel, le deuxième du plateau. Mais avec 40 milliards de bénéfices, ces danseuses sont des gouttes d’eau.
Quel est donc le secret de cette ancienne fabrique textile du XIXe siècle qui a changé son nom de Toyoda (rizière féconde) pour un autre qui ne veut rien dire? «Pour s’adapter, le changement le plus personnel est à la base de la réussite», inculque Sakichi Toyoda à son fils Kiichiro. Parti visiter les usines Ford avant la guerre, Kiichiro comprend en 1945 que Toyota Motor Corporation n’a pas les meilleurs atouts: l’économie est ravagée, le marché minuscule, la main-d’oeuvre très organisée pour refuser d’être licenciée et devenir interchangeable. Il n’y aura pas de Trente Glorieuses au Pays du Soleil levant. Toyota invente alors son propre système productif, le mûda, parfaite antithèse du gâchis occidental. Sa chance est de s’organiser en vase clos, dans un Japon privé d’importations.
Le système Toyota naît d’une addition de contraintes, puis de la mise en lumière des résultats. Tout un état d’esprit. Il est le fruit de la réflexion d’un ingénieur, Taiichi Ohno, père de «l’ohnisme» ou du «toyotisme». Dans un pays sans moyens, il n’est pas question d’avoir des stocks de pièces. Le coût est exorbitant. Autant faire comme dans les supermarchés américains, réapprovisionner au fil des achats, mais seulement quand les gondoles sont vides, c’est le kanban. Les ateliers seront livrés en «juste-à-temps». Autre contrainte d’une économie pauvre, se contenter d’un minimum d’outils. La plupart sont récupérés des Etats-Unis, mais modifiés. Au Japon, il est impensable de dédier une machine à un seul capot. Un changement de matrice d’outil se fait en quelques minutes, permettant à Toyota d’inventer la flexibilité.
Des valeurs érigées en devoir
La main-d’oeuvre s’est imposée après de longues luttes sociales en 1949-1950, puis en 1962. Elle a conquis le travail à vie, bâti la confiance réciproque patronat-syndicat qui lui offre la possibilité de donner son avis, et ainsi d’apporter en permanence des améliorations: le kaizen, ajouté à un sens de l’honneur et de la responsabilité, est la clé d’une qualité chaque jour améliorée.
Edifié dans la contrainte, Toyota propose des produits à l’image des conditions du pays: des engins inusables mais sans originalité et sans charme, et des propulsions dotées de ponts arrière et de freins à tambour au moment où l’Europe généralise la traction avant. Et si le salut passait aussi par là? Ces voitures rustiques ne tombent jamais en panne, pour la tranquillité des clients. Evoluant à doses homéopathiques, elles s’approchent des standards de la voiture moderne. Or, la simplicité est peu coûteuse, surtout avec cet étonnant système de production dit MST, le Manufacturing System Toyota.